Lanza Yungay

J’ai marché un bon coup avant de me rendre au concert de Jessy Lanza au cours duquel, soudainement, je ne me sentais plus à Santiago : les concerts de musique électronique semblent tous se passer dans un même lieu, avec les mêmes projections léchées, les mêmes éclairages, le même public bigarré. Pendant ce concert, j’ai aussi beaucoup pensé à mon amoureux qui apprécie cette artiste dont les pièces ont souvent rempli notre demeure montréalaise. Épris d’une certaine nostalgie, j’ai enregistré l’une de ses pièces en hommage à mon amoureux, pour ensuite la mêler aux sons du barrio Yungay dans lequel se tenait le concert, quartier parfois un peu louche, d’une rude et sincère beauté. C’est bel et bien à Santiago que j’ai vu ce concert, c’est bien ici que je crée.

[Barrio Yungay (calle Matucana, calle Catedral, calle Ricardo Cumming, calle Compañia de Jesús, calle Cueto) + Jessy Lanza, « Going Somewhere » (enregistrement live, 25 octobre 2018, Teatro Teatonics, Santiago, Red Bull Music Academy Festival) + Jessy Lanza, « Going Somewhere » (tiré de Oh No, 2016, Hyperdub, 4:38).]

Helado (hay que caminar caleta)

J’ai été invité à participer à un projet de postdoctorat en recherche-création pour lequel je dois publier dans un groupe privé sur Facebook des courts textes, des images, des extraits sonores, ainsi qu’échanger avec la postdoctorante et une autre artiste à propos de « L’ici, l’ailleurs, l’identité ». Pour l’occasion, j’ai dû partager une « image sonore » d’un ailleurs. Voici comment j’ai présenté cet extrait.

Je me sentais particulièrement ailleurs, en ce jour férié, Día de Todos los Santos. Une petite gueule de bois me rendait nostalgique : je me demandais ce que je faisais bien au Chili. Puis, des trompettes et des tambours ont commencé à jouer devant mon appartement. J’ai enregistré les sons pour que cet ailleurs devienne mon ici. Pour ta demande, […] j’ai décidé de mêler cet enregistrement à celui d’une marche que j’ai effectuée il y a quelques semaines au bord du Cerro Santa Lucía pendant un moment où je me sentais particulièrement bien, à l’aise, à la maison, ici. Au final,  je tente de mêler les deux expériences à coups d’effets et de redites. C’est cacophonique. L’ici et l’ailleurs font un drôle de ménage. 

[Santiago : Alameda, al borde del cerro Santa Lucía (octubre 2018) + Parque Bustamante (Día de Todos los Santos, 2018)]

[Pour le projet postdoctoral « L’ici, l’ailleurs, l’identité : le corps, le son et l’écriture dans la construction d’un espace scénique transmédiatique » de María Juliana Vélez, Chaire de recherche pour une dramaturgie sonore au théâtre.]

 

Nos retours de l’exil

Une caractéristique bien commune des personnes exilées, c’est l’idée du retour. Qu’il soit possible ou proscrit, rêvé ou abhorré, le retour est toujours une idée, un potentiel qui encourage à prendre une position claire, parfois immuable. Ceci a déjà été mentionné ici : mon père a longtemps maudit l’idée de retourner au Chili, puis il a renoncé à ce choix pour visiter le pays en famille et y voyager plus régulièrement, jusqu’à même s’y acheter un condo qu’il peine aujourd’hui à revendre. Ma mère, quant à elle, a toujours gardé un pied au Chili; elle y est retournée un nombre incalculable de fois, s’y est taillé une vie, y a développé des amitiés, s’est engagée auprès d’organismes de bienfaisance, s’y est procuré une propriété qu’elle a vendue récemment. Tous deux subissent aujourd’hui, quant au Chili, déceptions et révélations : plus ils y retournent, moins mes parents ressentent le besoin de maintenir de façon aussi intime la relation avec le Chili. Le monde s’est fait plus petit que jadis; je crois que mes parents, sans doute plus nostalgiques qu’ils n’oseraient l’admettre, rêvent de plus en plus souvent que les deux pays recouvrent la distance autrefois infranchissable qui les séparait.

 

Le retour devient un enjeu plus complexe, plus près de la névrose auprès des exilé.e.s de deuxième génération. Je suis le plus jeune d’une famille de trois, mon frère est de dix ans mon aîné, ma sœur de trois ans. Nous ne partageons pas du tout la même relation au pays natal, à sa culture, à sa langue, à notre famille. Être le cadet est une drôle d’affaire : trop couvé, surprotégé, extrêmement gâté, mais aussi intimidé, humilié, placé dans des boîtes qui ne conviennent qu’aux autres. Les clichés veulent que les cadet.te.s sont parfois les fuck-up de la famille, les artistes, les instables, les névrosé.e.s, les introverti.e.s, celles et ceux qui ont du mal à prendre des décisions, à terminer ce qu’ils et elles commencent, qui ont du mal à se concentrer sur une seule activité de longue durée, celles et ceux qui s’isolent dans une série d’activités solitaires tout autant qu’ils et elles ont du mal à vivre une vie sans être constamment entouré.e.s, accompagné.e.s, mais plus positivement ce sont aussi les plus créatifs et créatives, celles et ceux qui prennent des risques, qui font preuve d’un courage paradoxal compte tenu de l’anxiété qui les afflige, qui ont l’audace de laisser libre-cours à leurs émotions, qui s’émancipent de façon spectaculaire et qui se réalisent dans des projets toujours plus inusités. Ce sont souvent celles et ceux qui, pourtant tranquilles et concentré.e.s, ne savent pas tenir en place, et ces paradoxes peuvent aisément devenir des moteurs extraordinaires pour l’expression, la réalisation et la connaissance de soi. Ce sont d’horribles stéréotypes qui, pourtant, me décrivent très bien.

Je raconte tout ça parce que cette position dans ma famille n’est pas étrangère à mon obsession avec l’exil et avec le retour au pays natal, pays que je ne considère pourtant pas comme mon origine, ou du moins mon origine unique. Quoi de plus typiquement cadet que de s’identifier davantage aux diasporas et à l’exil plutôt qu’à des pays officiels? Quoi de plus typiquement cadet que de s’identifier en tant qu’exilé de deuxième génération? Quoi de plus typiquement cadet et exilé de deuxième génération que de retourner répétitivement au pays natal tout en problématisant à l’excès ces retours afin de ne pas les considérer comme de simples retours aux origines? Et quoi de plus typiquement cadet et exilé de deuxième génération que de ressasser éternellement les récits des origines, d’exil et des retours?

J’ai toujours cru que l’histoire de mes retours au Chili débutait par ce voyage familial dont j’ai fait le récit ici. En l’écrivant, j’ai cependant, et pour la première fois, installé le commencement lors d’un voyage à Cuba. Le voyage n’est pas si important, en fait, pas autant que les retrouvailles entre mon père et la mer, et que ce malaise que j’ai pris des années à m’expliquer. Écrire, créer, réfléchir l’exil à partir des retours, rencontres et entretiens me permet de faire l’expérience toute exilique de la réitération, de la réévaluation de nos histoires. Pour preuve : mes parents m’ont révélé, au cours de leur entretien, que cette histoire, dont le récit est à refaire éternellement comme l’est celui de notre exil, peut débuter bien avant, alors que nous recevions nouvellement notre citoyenneté canadienne. J’avais 8 ans.

 

En recevant la citoyenneté, après quatre ans d’attente, mes parents ont considéré revenir au Chili désormais débarrassé de la dictature militaire. Emboitant le pas d’un très grand nombre de familles exilées aux quatre coin du monde (la diaspora chilienne a cela de particulier qu’elle n’a pas de point d’arrivée commun, n’a pas un pays d’accueil majoritaire, il s’agit d’un peuple véritablement dispersé), nous aurions quitté le Québec pour reprendre notre vie là où nous l’avions laissée quatre ans plus tôt, et tenter de relever le défi de nous y sentir chez nous à nouveau malgré les changements politiques, les tensions familiales et nos années de vie dans une autre culture et une autre langue. Nous ferions partie des exiliados-retornados, catégorie abondamment étudiée dans les memory studies : la majorité des enfants de l’exil dont les parents ont vécu dans le pays d’accueil « con la maleta lista […] y mirando hacia Chile con el retorno como meta única » (Rebolledo, 2006, p. 192), sont aux prises avec des sentiments contraires à l’égard du pays d’origine, sentiments avec lesquels ils doivent jongler instinctivement, difficilement et, la plupart du temps, dans la solitude : « El sentimiento de miedo, de indefecsión ante quienes habían implantado el terror era no obstante acompañado de una imagen idealizada del país lejano. » (Dutrénit Bielous, 2013, p. 219) C’est dans l’espoir d’y retrouver un véritable chez-soi qui viendrait éteindre toute forme de déchirement identitaire que los retornados retournent au pays, et ce sont bien entendu la déception et la confusion qui les attendent : « Para la generación de los hijos, especialmente entre aquellos que llegaron después de haber vivido durante la infancia y la adolescencia fuera de Chile, el retorno aparece como un a condena dictada a partir de una decisión tomada por sus padres quienes, para dejar de vivir como exiliados, obligaron a sus hijos a vivir su proprio exilio. Esta memoria es una memoria que se acompaña de sentimientos de rabia e impotencia, y a que ellos siempre supieron que el proyecto de sus padres era volver, pero jamás se imaginaron que ese regreso alteraría sus vidas de una manera tan profunda. » (2006, p. 199)

Mes parents n’ont jamais été ce genre d’exilé.e.s : les valises étaient rangées et notre relation au Chili, complexe et parfois émotive, n’était pas tant de l’ordre d’une nostalgie exacerbée (si elle l’était, cette nostalgie n’était généralement pas verbalisée). Je sais que l’objectif premier de mes parents était, dès leur arrivée au Québec, de travailler pour subvenir à nos besoins, et d’obtenir la citoyenneté. Quatre ans plus tard, nous devenions officiellement des Canadien.ne.s, et c’est à ce moment que des objectifs nouveaux s’imposaient : rester ou repartir, se débarrasser du fantasme d’un retour une fois pour toutes et faire nos vies canadiennes telles qu’on nous le permettait désormais ou, plutôt, retourner au pays, fort.e.s de notre multiliguisme et d’éventuels diplômes hautement considérés au Chili. Le choix ne s’est pas fait sans nous, les enfants, et même ce petit de 8 ans que j’étais a participé au vote. C’est à croire que nous n’étions pas tout à fait les exilé.e.s étudié.e.s dans la majorité des ouvrages sur le sujet dans le champ des memory studies

En acceptant le verdict, mes parents ont évité de faire de nous une statistique supplémentaire à propos des jeunes Chilien.ne.s revenu.e.s au pays : « Especialistas del área psicológica de FASIC realizaron estudios en cuanto al estado mental de los jóvenes, concluyendo que el proceso de retorno generó en ellos una profunda crisis de identidad y desconcierto ya que lograron sentirse parte ni del país de acogida ni de su país de origen, no lograron en su mayoría gestar raíces y construir identidad que la misma adolescencia como etapa de desarrollo requiere » (Pinto Luma, 2015, p. 302) – je n’ose pas imaginer ce que seraient devenus mon frère et ma sœur, âgé.e.s alors respectivement de 18 et 11 ans. En nous permettant de prendre part à la décision et en acceptant de rester au Québec, mes parents ont évité une altération de plus, et peut-être plus marquante, de nos vies et de nos identités. Qui plus est, et ceci vient jouer un rôle fondamental dans ma nouvelle perception de l’exil, mes parents ont permis à la rage d’occuper une place marginale, voire futile, dans mon récit mémoriel. Ce n’est pas la rage qui motive mes projets, mes éternelles itérations de nos vieilles histoires de mes vieux traumatismes familiaux. C’est à la fois ma soif de savoir et mon besoin de créer, tous deux issus, je crois, de l’exil qui me situe et qui me déplace.

Ma mémoire m’a fait défaut toutes ces années – j’ai toujours cru que j’avais subi l’exil : écrire, créer et réfléchir l’exil étaient toutes des façons pour moi de m’en saisir davantage, à l’intérieur d’un processus d’agentivité. J’apprends avec cet entretien que j’ai pourtant contribué à le reconduire, à faire de moi simplement un exilé et non pas un exiliado-retornado. Malgré mes 8 ans, j’ai eu un certain pouvoir sur notre situation. Il y a quelque chose de choquant dans cette révélation, mais aussi une dimension fortement empowering qui ne révolutionne pas ma perception de notre histoire, mais qui modifie mon regard sur mon retour au pays et, plus précisément, sur le travail de recherche et de création que j’y fais : l’exil n’est pas un récit fermé. Cette anecdote me confirme que les récits d’exil sont toujours à recommencer, qu’ils se bâtissent à l’écoute des autres et prennent aussi la forme des retours. À la lumière de tout cela, je crois que Vueltas est un titre approprié pour ce projet.

Premier retour

Ce premier récit est en réalité une anecdote banale, et pourtant formatrice. Il s’agit d’un événement simple, d’une réaction qui a marqué ma relation à ma famille et au Chili, qui a parfois exigé méditation et thérapies, et qui aujourd’hui jette un éclairage nouveau sur ma relation à l’exil et au Chili. C’est une histoire que les membres de ma famille racontent souvent à la blague, en riant, sans savoir que, ce faisant, ils rouvrent une blessure qui a mis une éternité à cicatriser. J’ai souvent tenté d’écrire cette histoire, l’inclure dans mon roman, dans une nouvelle, en faire un poème, et la langue m’a toujours manquée. Peut-être que Vueltas est le bon endroit. Peut-être que le Chili est le bon pays dans lequel donner une forme à ce simple récit.

J’étais encore enfant, jeune adolescent, et nous étions allé.e.s à Cuba, premier voyage auprès de la mer, premier voyage en Amérique latine depuis notre exil. Dès notre arrivée mon père a rejoint les vagues et s’est mis à crier, à danser de joie. Il a porté à sa bouche ses mains remplies d’eau salée pour retrouver le goût de la mer, sans doute ce qui lui manquait le plus du Chili. Il donnait des coups de pieds aux vagues en produisant des sons que je n’avais jusque là jamais entendus. Ma mère, ma sœur et moi le regardions, debout sur le sable parsemé d’algues sèches et de roches, peut-être grouillant de crabes et de pucerons, je ne sais plus, j’invente sans doute des détails un peu glauques à cette histoire parce que, dans mon souvenir, la scène pourtant belle et émouvante avait quelque chose de gênant et de sordide : je ne comprenais pas pourquoi je ne partageais pas cette joie. Je ressentais un terrifiant malaise en voyant mon père exprimer une telle émotion, jouer ainsi avec cette nature que j’avais depuis longtemps oubliée. Pour moi la mer était une étrangère. Pour mon père, un amante retrouvée. Ce malaise est indescriptible, sans doute le plus violent que j’ai connu, et c’est celui-là même qui m’a fait longtemps craindre mon pays natal, avec autant de dégoût que d’angoisse.

Quelques années plus tard, alors que j’avais 16 ou 17 ans, nous retournions au Chili pour la première fois. J’ai peu de souvenirs de la préparation au voyage. J’étais très mal dans ma peau, je parlais peu, j’étais un ado parfois déprimé, introverti, mais aussi colérique et excessivement émotif. Je ne comprenais pas pourquoi j’étais somme toute heureux de retourner au Chili, parce que m’habitait également une terreur sans nom : j’ai connu à ce moment crises de panique nocturnes et premières insomnies véritablement chroniques. Étaient revenus depuis l’enfance des cauchemars qui peuplaient mes nuits pendant les premières années de notre exil : le monde tel qu’il était se mettait à trembler si fortement qu’il devenait des giclées abstraites de boue, de pierre et de sang. Je me souviens d’avoir souffert d’une amygdalite quelques semaines avant le voyage, d’avoir eu des maux de ventre et de sérieuses poussées d’acné, trois affections qui me prennent encore en grandes périodes d’anxiété. J’avais toujours été un enfant et un adolescent plaignard qui verbalisait chacun de ses maux, mais pendant cette période je parlais peu de mes symptômes, sans doute trop honteux de mon angoisse, que je ne savais d’ailleurs pas nommer, devant la joie familiale en prévision de ce voyage, de ce grand retour au pays des origines.

(J’ignore comment ma sœur et mon frère ont vécu ce voyage. Ce fut, pour moi, l’une des expériences de solitude et d’angoisse les plus marquantes de ma vie.)

À l’arrivée à l’aéroport, notre vol était annulé. À partir de ce moment, mes souvenirs sont flous – j’ai une capacité phénoménale, inquiétante aussi, à réprimer ce type d’expérience, à effacer de ma mémoire les événements traumatisants, à les remplacer par des récits qui se transforment en refrains, en comptines, en formules magiques. Je sais que mes parents ont négocié un trajet différent, que nous avions couru pour nous rendre à l’avion qui nous avait été nouvellement assigné, que nous nous sommes ainsi rendu.e.s à un autre aéroport aux États-Unis et qu’une autre mauvaise nouvelle (vol annulé, vol manqué, places limitées, je ne sais plus) nous avait été annoncée, alors nous avons pris des taxis, un train, un bus, pour nous rendre à un autre aéroport, pris un autre avion, pour une autre ville américaine où on nous a de nouveau annoncé une mauvaise nouvelle, et rebelote. J’ignore les trajets impossibles que nous avons dû parcourir, les détours, les zigzags, les incertitudes et les espoirs déçus. J’imagine l’angoisse de mes parents, la peur de ne pas y arriver, de ne plus jamais pouvoir retrouver le pays, d’être pris dans une errance éternelle, mais je ne m’en souviens plus. J’étais un adolescent angoissé, je n’avais que mes propres émotions, explosives et nouvelles, à gérer, et je ne savais pas comment faire.

Je me souviens d’avoir senti venir une crise, comme celles qui me prenaient parfois la nuit. Dans l’un des aéroports, alors que nous apprenions une énième mauvaise nouvelle, j’ai entendu mon père hausser le ton, ma mère produire un soupir qui ressemblait à une plainte, et j’ai vu tout noir : le monde tel qu’il était s’est mis à trembler si fortement qu’il devenait des giclées abstraites de boue, de pierre et de sang. J’ai cessé de respirer.

(Enfant, je sortais de mes cauchemars le souffle coupé. J’avais compris qu’un acte violent pouvait tout taire et m’aider à retrouver ma respiration. Si je ne pouvais crier, je me mordais l’intérieur des joues, parfois jusqu’au sang. J’ai appris avec les années à contenir mes crises, et j’ai aujourd’hui horreur de toute violence.)

J’ai retrouvé mon souffle en hurlant. J’ai pris mon sac-à-dos dans mes mains, je l’ai lancé de toutes mes forces sur le plancher de l’aéroport, et j’ai hurlé je ne sais quoi, sans doute une phrase ridicule. J’ai par la suite été exécrable : je me suis plaint d’absolument tout, de l’attente, de la chaleur, des moindres maux. Je crois que c’était la honte qui parlait à travers moi, honte d’avoir réagi si violemment, honte de ne pas avoir su contenir ce qui était en réalité une crise d’angoisse. Mais je crois que la crise, et mon comportement qui a suivi, n’était pas seulement provoquée par les infortunes du voyage; elle était une étape inévitable parmi tout le processus du retour au pays natal qui a débuté plusieurs années auparavant, dans un malaise inexplicable devant mon père en symbiose avec la mer. Je ne savais pas encore à quoi je retournais, mais je sentais sans doute vivement que ce retour, malgré ma famille à mes côtés, se ferait dans la solitude, l’incompréhension, la confusion et les chocs répétés. Ce retour était quelque chose comme un exil de plus, et une promesse saugrenue : les exils ne cessent jamais.

Les boucles de la mémoire

« La memoria es un proceso abierto de interpretación del pasado que deshace y rehace sus nudos para que se ensayen de nuevo sucesos y comprensiones. La memoria remece el dato estático del pasado con nuevas significaciones sin clausurar que ponen su recuerdo a trabajar, llevando comienzos y finales a reescribir nuevas hipótesis y conjeturas para desmontar con ellas el cierre explicativo de las totalidades demasiado seguras de sí mismas. Y es la laboriosidad de esta memoria insatisfecha, que no se da nunca por vencida, la que perturba la voluntad de sepultación oficial del recuerdo mirado simplemente como depósito fijo de significaciones inactivas. »

Nelly Richard

[cet extrait sonore peut être écouté en lisant les paragraphes qui suivent] 

Je séjourne au Chili entre autres pour mener des recherches dans les archives sur l’exil du Museo de la Memoria y los Derechos Humanos. Il s’agit pour moi d’une drôle d’expérience que j’aime raconter à celles et ceux que je rencontre à Santiago parce que les réactions sont toujours très expressives. Les gens s’émerveillent d’abord – ay que lindo, me encanta ese museo – mais plusieurs poursuivent en grimaçant, en frissonnant ou en montrant un air triste – que terrible, yo no puedo. Il est vrai que la collection permanente de ce musée peut parfois présenter des détails plutôt durs, mais je crois qu’au-delà des informations factuelles, des artéfacts lourds d’histoire et des témoignages à propos de l’histoire de la dictature chilienne, c’est surtout la façon dont ils sont scénographiés, étalés, affichés et présentés qui engage le public et qui contribue à provoquer une véritable empathie.

C’est que nous sommes plusieurs à visiter ce musée avec la crainte de rencontrer sur un mur ou sur un écran un visage connu, un quartier d’enfance, le nom d’un.e cousin.e lointain.e ou d’un.e ami.e de la famille, et cette crainte suffit à nous plonger, à partir des objets exposés, au plus profond de nos souvenirs les plus vifs et ceux qu’on ne connaît pas encore. Nous sommes plusieurs, dans ce musée, à penser à nos parents, grands-parents, ami.e.s, à ces histoires qu’on ne nous a pas racontées entièrement, ou qu’on nous a, au contraire, répétées comme des refrains, nous laissant toute notre vie durant assuré.e.s que quelque chose de plus glauque, de plus triste ou de plus intime se cache sous ces phrases qui n’arrivent jamais à satisfaire notre envie de savoir. Alors, avant même d’entrer dans le musée, magnifique endroit dont la vastitude appelle à la méditation, nous sommes plusieurs à être investi.e.s d’une ouverture et d’une réceptivité aussi émotive que politique.

Au premier étage, le nombre incalculable de photographies des différents monuments publics installés à travers le pays à la mémoire des disparu.e.s, exécuté.e.s et exilé.e.s prépare efficacement le terrain. À l’entrée du deuxième étage, on avertit le public que des documents difficiles seront exposés, que des expériences macabres seront partagées, que la vigilance est de mise, que les enfants doivent être accompagnés – autant de mots qui mettent la table pour une sombre histoire qu’on ne doit pas oublier. En franchissant les portes de cet étage, c’est dans un éparpillement savamment calculé que sont présentés les documents, les vidéos, les découpures de journaux, les photographies et, surtout, les portraits des disparu.e.s (éparpillement qui ne va pas sans rappeler ma première visite dans ce musée, il y a cinq ans, et ravivant mes souvenir de toutes mes visites des lieux de mémoire). Mémoriaux à l’intérieur de mémoriaux à l’intérieur d’un musée qui fonctionne lui-même comme un mémorial : si elle semble ici contenue dans un vaste lieu simple et rectangulaire, en réalité la mémoire s’atomise, se fragmente, crée des réseaux de sens et des chemins pluriels, souvent adoptant la forme de la boucle, pour que nos propres histoires, nos récits mémoriels, empruntent la route qui nous sied le mieux. C’est un travail difficile, accablant, et sortir de cette expérience nous donne envie de ne plus jamais la revivre, autant que le vif besoin d’y retourner. Un choix s’impose, un engagement : je passerai désormais beaucoup de temps dans ce musée, au moins deux jours par semaine.

Écrire et créer à partir de l’entretien avec mes parents provoque un sentiment similaire : excitation, accablement, prise de décisions. C’est que le récit de notre exil se construit avec les mêmes formes, avec la même urgence, mais aussi avec prudence et les avertissements nécessaires pour que notre chemin dans l’histoire se parcoure dans le respect et l’empathie. Bien que je m’étais doté d’un questionnaire longuement pensé et d’un formulaire de consentement dans lequel j’ai inscrit des avertissements semblables à ceux rencontrés dans le musée, les anecdotes et récits eux aussi se présentaient par fragments, dans un éparpillement bien sûr plus instinctif, mais qui s’apparente à celui de la scénographie du musée tant il donne une forme à la mémoire telle qu’elle s’active en soi par les paroles qu’on prononce et qu’on entend, par les souvenirs qu’on convoque et ceux qui apparaissent de façon autonome, par les images qu’on crée avec nos métaphores. Tout cela a une voix, un ton, une attitude : mon père aborde les questions politiques avec le soin du conteur charismatique. Cette forme qu’il donne à cette dimension politique de son récit est si engageante, parfois si spectaculaire, qu’on ne peut faire autrement que de se taire et laisser l’histoire guider notre chemin : cette partie de l’entretien a nécessité peu de montage, comme c’est le cas, dans le musée, avec les témoignages de torture et d’emprisonnement. Parfois, pour mieux recevoir, il faut se tenir tranquille et écouter.

 

Quand il raconte cette partie de l’histoire dont je ne connaissais que quelques fragments, mon père s’emporte, hausse le ton, utilise des onomatopées, coupe parfois la parole à ma mère sans s’en apercevoir, joue avec le rythme, performe son récit dans la théâtralité et dans l’urgence. Ma mère, quant à elle, prend davantage son temps pour parler, fait usage de silences plus longs, plus réflexifs, plus émotifs aussi. Leur narration se distingue peut-être à cause de clichés genrés, mais surtout parce qu’évidemment leur expérience du coup d’État et de la dictature n’est pas la même. Si les actions héroïques de mon père sont aussi percutantes que l’horrible attente de ma mère qui voyait passer à travers sa fenêtre des convois de la mort avec des cadavres à l’air libre et qui s’imaginait alors que les restes de mon père s’y trouvaient sans doute, ces expériences ne se racontent pas de la même manière, nécessitent des formes toujours réévaluées permettant de convoquer à nouveau d’autres souvenirs qui à leur tour exigent une nouvelle forme, et ainsi de suite. Les boucles de la mémoire ne sont jamais uniques, elles se forment et se déforment à partir de tout ce qui ravive les souvenirs : événements, crises, ruptures, trahisons, violences, succès, réussites, voyages, projets, conversations, relations. Pour les dire, pour leur donner une voix, pour les performer, il faut les provoquer. Et la vie quotidienne n’est pas toujours faite pour ce type d’histoire.

 

Les boucles de la mémoire se forment et se déforment de manière à secouer les faits, les débarrasser de leur objectivité, pour pouvoir, ensemble, dans l’échange et l’intersubjectivité, tenter de nouvelles avenues de compréhension, de nouveaux récits plus à même de satisfaire notre besoin indéfectible de dire ce qu’on a vécu et de connaître les différentes versions de notre histoire. C’est ce que Nelly Richard appelle une mémoire insatisfaite, et c’est cette même insatisfaction (positive et productive de sens, de récits, de créations, de relations) qui nous rassemble, mes parents et moi, et nous font parcourir et créer ensemble ces boucles mémorielles.

Une maison dans l’océan

Vivre au Chili. J’écris vivre, je pourrais écrire séjourner, visiter, être de passage, mais plus je rencontre de gens, plus on me dit que je suis Chilien, que je vis ici. On nomme la place que j’occupe, et j’acquiesce, j’accepte, parce que je tente autant que possible de maintenir une disponibilité complète devant ce que les autres disent pour que mon expérience du pays demeure mouvante, pour que les autres déplacent à leur gré ma relation au pays d’origine. Comme les rencontres, les amitiés et les relations familiales, l’origine n’est pas stable.

Ma relation au Chili n’a jamais été fixe. Je tente de la réévaluer à chaque fois que j’écris à propos de l’exil et de l’appartenance, à chaque phrase en français que je disloque avec quelques mots en espagnol. Autant dire que le Chili n’est pas clair pour moi : ses images, ses icônes, son folklore, ses couleurs, ses odeurs, ses paysages, ses langues, sa brume et son histoire ne me suffisent pas à cadrer le pays. Mes parents ont souvent prononcé des phrases qui pourraient tendre vers une cristallisation de ce que pourrait être pour eux le Chili et les Chilien.ne.s, mais puisqu’ils reviennent souvent au pays, puisqu’ils entretiennent des relations intimes avec des personnes qui ne l’ont jamais quitté, puisqu’ils s’émeuvent devant ma volonté de connaître davantage les cultures chiliennes, je sais que l’appartenance au Chili et au Québec est pour eux tout aussi mouvante.

 

Mon père est venu au Québec avec la volonté de rompre avec le Chili, tandis que ma mère avoue qu’elle a toujours gardé un pied au pays. Mon père subissait régulièrement avec agacement les crises de nostalgie chilienne récurrentes de ma mère, comme si elle était affligée d’une condition qu’il appelait avec humour chilenitis. Et de toute la famille, ma mère est celle qui y est retournée le plus souvent, elle a même tenté de s’y installer lorsque notre famille, il y a quelques années, se brisait de façon aussi spectaculaire que banale, une histoire bête d’adultère qui ravivait des trahisons passées qui elles aussi étaient à l’origine de notre exil – nous n’avons pas quitté le pays que pour des raisons politiques. C’est également pour sauver cette famille que nous nous sommes exilé.e.s, du moins tel était le projet pour ma mère, famille qui viendra rapidement, et pour toujours, remplacer un lieu réel d’appartenance. Ni d’ici ni de là-bas, ma mère ne réussira pas à nommer une maison stable, nulle autre que la famille. Et si cette famille, c’est-à-dire ma sœur, mon frère, mes neveux, mes nièces et moi, venions à nous disperser aux quatre coins du globe, il faudrait alors construire une nouvelle demeure, un nouveau lieu, comme quoi la famille elle aussi a ce potentiel angoissant de devenir précaire et de produire des non-lieux. Si nous nous exilions à notre tour, dans des continents différents, la maison devra alors se construire dans l’océan.

Les rires que je partage avec ma mère sont lourds de sens : je sens que ceux de ma mère viennent balayer le scénario catastrophique que nous venons d’imaginer, celui de forcer des exils nouveaux, une maison flottante parmi requins et pirates – ma mère a toujours eu le mal de mer. Mon rire cachait peut-être quant à lui une angoisse supplémentaire : j’ai toujours su que la chance voyager dont nous profitons, mon frère, ma sœur et moi, et la possibilité privilégiée de nous installer à l’étranger sont des libertés qui ont un prix. Avoir des parents qui ont quitté leur pays d’origine, qui ont pour ce faire risqué leur vie et sacrifié leur avenir, c’est aussi avoir des parents qu’on a du mal à abandonner. Et pourtant, je suis à Santiago et mes parents, maintenant, sont de retour à Montréal. Ce rire, c’est peut-être aussi une façon pour moi de me rappeler que l’océan n’est pas une demeure aisée.

Bien qu’ils aient des sens différents, voire contraires, ces rires, nous les partageons tout de même confortablement, sans retenue. C’est bel et bien ma mère qui m’a appris à laisser libre-cours aux rires comme aux pleurs. C’est aussi ça, la famille, cette drôle de demeure.

 

Des demeures, pourtant, nous en avons considéré toute une panoplie : la Suisse (ou la Suède?), l’Australie, l’Angleterre (ou serait-ce l’Espagne?), Toronto où nous avons accidentellement fait escale, même Yellowknife. Mais encore une fois, la famille a choisi pour nous : c’est à Montréal que nous connaissions un ami de la famille, c’est alors à Montréal que nous nous sommes installé.e.s. Et tous ces lieux, ces noms de pays avec ses langues et ses exigences, ces décisions que mes parents on dû prendre à brûle-pourpoint ont produit une heureuse confusion qui colore le récit d’exil qu’on tente d’élaborer : ce ne sont pas ces lieux qui importent, ce ne sont pas les dates. Ce sont les expériences, et surtout la façon non linéaire, lacunaire, balbutiante dont nous avons de les raconter.

Pour raconter une histoire, il faut débuter, et le début n’est jamais net. Mes parents ne s’entendent pas sur le début de ce récit, ni sur les raisons qui ont motivé notre départ. Raisons financières, levée du visa canadien pour les Chilien.ne.s, adultère et dictature : comme les lieux, les premiers pas de notre récit d’exil se font en claudiquant, produisent une danse rhétorique plutôt gauche comme si elle suivait un fil qui s’effrite des deux bouts. Désaccords, contradictions, malaises. Et mouvements du corps qui trahissent l’inconfort de mon père qu’on entend à peine tandis que ma mère, courageusement, raconte la trahison originelle.

 

Engaño, tromperie. Ces mots, jamais je ne les ai sentis aussi rapprochés de l’exil, et c’est ici un début de récit qu’on s’est permis d’affronter, malgré les dérobes de mon père qui a depuis répété les tromperies, ce qui a finalement causé la séparation tardive de mes parents. J’ai du mal à ne pas penser tout ça pour ça : la famille n’aura pas été complètement sauvée, le couple du moins n’aura pas survécu. Triste constat, triste parce que si commun, si banal, et pourtant si déchirant. Ce drame ne peut pas être évité dans ce récit, puisqu’il se tient là, obstinément, à même les fissures qui effritent les deux bouts du fil de notre histoire.

Et bien malgré ces drames et déséquilibres, nous la racontons, cette histoire, maintes fois, à chaque fois différemment, ma mère avec prudence et tremblements, mon père avec assurance, avec cette voix qui porte et sa prestance théâtrale – mon père a toujours su raconter des histoires. Il est passé maître à l’art de l’anecdote, et notre récit d’exil n’en manque pas. Si el engaño est assez secondaire pour que mon père ne le mentionne que peu de fois et s’en débarrasse rapidement au nom des questions financières et politiques, les autres anecdotes, elles, occupent une place privilégiée dans son histoire. Mes parents sont des exilés de premier ordre, l’un sautant d’une langue à l’autre avec doigté, l’autre intimidée par le multilinguisme de ses proches, l’un célébrant son nouveau pays avec fierté, l’autre souvent rongée par la nostalgie. Ensemble, mon père et ma mère forment un drôle de duo qui contient tout de la condition exilique, c’est-à-dire qu’en bons exilés, mes parents sont prompts aux récits qui se partagent à l’extérieur des discours objectifs, prêts à se tromper et à se contredire, prêts à se couper la parole et à rire de soi, confortables que dans les narrations qu’ils ont construites et qu’ils habitent avec aplomb. « Le récit de vie pour un exilé n’est pas un luxe. Qu’elle soit intime, organisée ou lacunaire, la narration du parcours exilique lui est indispensable pour ancrer une subjectivité qui ne peut compter dans son développement sur aucun cadre discursif social extérieur rigide car l’itinéraire de l’exilé l’empêche de s’identifier pleinement aux repères culturels du lieu d’origine comme à ceux du lieu d’accueil ». (Nouss, 2012, p. 37) Puisque l’itinéraire exilique de mes parents est imprécis et fuyant, puisqu’il est fait d’histoires intimes et politiques, d’espoirs et de trahisons, de solidarité et de beaucoup de solitude, il ne peut se raconter qu’en grandes pompes, qu’avec un charisme performatif à tout casser et qu’à coups d’anecdotes infinies.

Prélude

L'idée est de prendre le temps d'écouter autant que de lire. 
Vous êtes libres de circuler dans cet espace comme bon vous semble, 
mais il a été conçu de manière à ce que l'écoute se fasse tranquillement, 
pour que suive la lecture, puis l'écoute, puis la lecture, et ainsi de suite.
Chaque chose en son temps, comme on dit. 

Bonne écoute, bonne lecture. 
Bons exils. 

 

La troisième décision, contradictoire : je vais écrire, le plus possible, comme un forcené, parce que les décisions prises instinctivement dans un café de Santiago – je le répète – valent ce qu’elles valent. Je suis ici pour explorer, pour faire l’expérience médiatique et identitaire de la mémoire, plus spécifiquement pour observer le pouvoir sur mes récits créatifs qu’ont les souvenirs ravivés, réactivés, racontés, réitérés et retournés à l’excès. Cette troisième décision n’en est pas une, puis elle est aussi plutôt radicale : je sauterai d’un médium à l’autre, d’un support à l’autre, pour éviter les formes fixes, pour éviter de fossiliser les expériences qu’on aura généreusement partagées avec moi, surtout pour que les formes que j’explore ici à la fois reproduisent et initient les mouvements dans lesquels m’installent ce pays, cet intervalle, ce tiers espace, mais aussi mes relations familiales, les histoires, les fictions, les retours, les souvenirs, les repas partagés et toutes les conversations qui déplacent, façonnent, construisent et déconstruisent mes récits.

 

C’est aussi pour expérimenter ce type de récit que je suis ici : au-delà des témoignages recueillis grâce à des entretiens formels, je souhaite participer à des conversations où des souvenirs se manifestent dans le désordre et dans la confusion parce que telle personne a dit tel mot, parce que telle autre a coupé la parole à tel moment, parce que la brume couvre les monts de Valparaíso et rappellent les histoires les plus récentes comme celles qu’on a tenté d’enfouir au plus profond de soi-même en quittant le pays d’origine. Je me suis moi-même aperçu de ma propre façon de me rappeler du pays, comme si un souvenir, une anecdote, un lieu en remplaçaient un autre, comme si mes retours au Chili étaient des couches opaques qui se superposaient et rendaient le temps flou : la mémoire, c’est vrai, se raconte en des temps simultanés, et consolide les événements du passé (ceux qui se révèlent à soi, ceux qu’on raconte, ceux qu’on décide d’occulter) et ceux qui se déroulent au présent, devant et autour de soi.

Dans cette région où la mer oriente le comportement, l’habillement et l’humeur des gens, l’apparition subite de la brume en pleine journée est un phénomène banal, presque quotidien. Cette fois, quand mon père a dit neblina, j’ai immédiatement compris, ou plutôt entendí qu’en voilant la ville de mon enfance, la brume couvrait partiellement mon passé chilien, imposait une douce et harmonieuse table rase tout en installant une page blanche, un peu grise, sur laquelle écrire ensemble nos nouveaux récits du passé, puis un espace plus ou moins abstrait à remplir de nos voix.

Mais pour cela, je devais écouter et répondre aux questions de mes parents, entendre leur façon de recevoir mon projet qui, je l’avoue, est encore un peu flou – la neblina, cuando cubre los cerros, quizás también vela las ideas. C’est peut-être aussi pour cette raison que je peinais soudainement à bien m’exprimer dans ma langue maternelle, que mes phrases imitaient une syntaxe française, que mon accent est d’un coup devenu plus fort. Et malgré la brume et mes lacunes, nous avons réussi à nous entendre : dans la rue, on vend toujours toutes sortes d’objets qui nous rappellent encore qui nous sommes.

 

 

[Source musicale : Aphex Twin (1992). « Tha », Selected Ambient Works 85-92, Apoloo Records.]