4. Frères, sœurs et récits de relations

C’est dans un cadre tout chilien que j’ai pu m’entretenir avec mes deux tantes Dawson et mon oncle : estábamos tomando once, ce repas (mon préféré) de soirée qui prend des airs de four o’clock tea, où l’on accompagne le thé de pain, de fromage, d’avocats, de viandes froides et de desserts variés. Pour cet entretien, qui ne sera sans doute pas le seul que je ferai avec mes tantes, je rêvais d’une ambiance plus détendue qui ressemble davantage à la drôle de relation que j’entretiens avec elles. Mes tantes Gloria et Scarlet sont celles que je connais le mieux de toute la famille Dawson, mais je n’ai que très rarement passé du temps d’intimité avec elles. Nos conversations ont toujours été peuplées d’assiettes et de verres qui cognent, des voix d’autres convives, de téléphones qui sonnent, de détours de la pensée, de paroles coupées, d’éclats de rire et de l’extraordinaire odeur de pain chaud (j’entends dame un pan / pásame la palta / quieres mas tesito, et je ne peux contraindre mon sourire; ces phrases, je les adore, je les chéris, elles me rassurent, elles portent la tendresse des comptines de l’enfance).

Mes tantes et mon oncle étaient déjà au courant de mon projet et avaient lu le formulaire de consentement. Les choses se sont alors déroulées organiquement, sans avoir à forcer la note. C’est que cette partie de ma famille a l’habitude de la conversation et des rassemblements familiaux. Pour moi, qui vis loin et qui n’a jamais connu la proximité des tantes, oncles, cousin.e.s et grands-parents, cette habitude de compartir en familia et cette affection partagée (plus loin, ma tante Scarlet répètera que somos de piel) me bousculent toujours, parfois me rendent mal à l’aise, mais elles me fascinent en même temps, parfois même me rendent jaloux (mais j’aime bien cette distance qui m’incombe devant cette famille à qui je ne dois rien et qui me prend comme je suis, avec ma culture, mon histoire et mon étrangeté – j’y reviendrai). J’étais nerveux, mais leurs exclamations, leurs blagues, leur buena onda et le pisco sour que ma tante Scarlet a préparé ont vite calmé mon anxiété. Je savais que ce serait aisé, je savais que mes tantes parleraient sans censure. S’il y a une chose que je connais bien d’elles, c’est leur générosité de parole.

 

Sans le savoir, ma tante Gloria a situé sa position avant de me parler de notre exil. Elle est revenue en arrière, à la période où, pendant la dictature, mon père devait, malgré ses diplômes, accumuler les emplois subalternes (types d’emploi que mes parents ont d’ailleurs continué à pratiquer au Québec). Comme mon père, elle a d’abord placé nos soucis économiques en tant que première justification de notre départ (première et unique – la dictature et les questions politiques n’ont été que très peu abordées pendant le repas). Ce faisant, elle nous montrait ses couleurs, ses valeurs, ce qui pour elle était l’introduction appropriée pour raconter sa vision de notre histoire. Il est vrai que nous parlons souvent de nous à travers l’histoire des autres, et ma tante Gloria n’a pas hésité à le faire, particulièrement en abordant l’aide qu’elle a apportée à mon père tout au long des préparatifs de notre départ. C’est une manie que nous avons, les Dawson, d’insister sur nos propres interventions dans les histoires des autres. Nous aimons tout connaître, tout savoir, tout apprendre, nous n’endurons pas les secrets et aimons nous impliquer partout. Nous sommes engagé.e.s, fidèles au poste et épris.e.s des autres, mais nous pouvons aussi être des fouille-merde, des fouines, ici on dit metiches. C’est avec candeur que je reconnais cette caractéristique plus ou moins heureuse des Dawson, et je crois que c’est avec honnêteté, et peut-être en toute conscience de la chose, que ma tante a annoncé si rapidement son implication dans notre histoire, car ceci n’est pas en réalité notre histoire. C’est la sienne qu’elle nous raconte, et elle peut bien commencer là où elle veut.

Et son histoire peut prendre les détours qu’elle désire, car son récit n’est pas fixe. Les objectifs sont multiples, et plus on parle, plus on convoque ce qu’on tente d’éviter, ce qu’on sait qu’on ne pourra jamais éviter : la peur, la nostalgie, la perte, la tristesse, ces émotions qui cassent la voix et qui nous font perdre la route si droite que la parole désirait prendre.

 

Mes deux tantes n’hésitent pas à laisser les émotions moduler leur voix (je considère d’ailleurs cet abandon comme un geste d’une grande générosité) et forcer des détours tout aussi émouvants : mon frère qui était jadis adolescent, sa relation avec mes cousins et cousines, les autres membres de ma famille qui ont fêté le Noël de 1986 dans l’inquiétude et les suivants avec une tristesse de plus à célébrer, les bienfaits de notre exil sur notre famille et, comme un refrain, ma grand-mère aujourd’hui décédée, jadis doyenne de cette famille, autoritaire et silencieuse, parfois rieuse, dure avec certain.e.s, extrêmement affectueuse avec mon père. Dans le récit de ma tante Gloria comme celui de ma tante Scarlet, et aussi dans celui de mon oncle Maximo, c’est par elle, mi abuela Lili, que se transmet la peine, la nostalgie, le manque et, enfin, l’exil que mes tantes ont elles-mêmes vécu, ensemble, depuis le Chili.

J’ai trouvé cette photo de ma grand-mère dans mes vieux documents, prise par ma soeur il y a plusieurs années, lors de notre premier retour au Chili, avec un appareil médiocre; j’y lis néanmoins ce que ma grand-mère semblait représenter dans cette famille. À propos de cette photo, ma soeur a dit « j’étais vraiment fière de ma shot ». Elle a raison de l’être.

 

Après ce repas, mes parents se sont surpris des émotions que mon oncle Maximo n’a pas eu de mal à exhiber, lui qui en réalité détient une certaine autorité de ce côté-là de ma famille chilienne. Je crois qu’il a été fortement influencé par les paroles de mes tantes qu’il a laissé parler sans les interrompre pendant plus d’une heure. J’en étais surpris également, parce que je connais peu mon oncle. Il est le mari de ma tante Gloria, et il fait partie des rares hommes dans cette famille aux femmes nombreuses et souvent puissantes. Et la mémoire de mon oncle est résolument sélective. S’il n’a aucun souvenir de moi au Chili, il ne se souvient de ma sœur qu’à travers des anecdotes très précises, très simples. En fait il se souvient surtout des histoires qu’on raconte depuis toujours dans les fêtes de famille, en particulier les frasques de ma sœur qui, semble-t-il, était une enfant agitée. Cependant, de mon frère, il se souvient de véritables moments qu’il considère de qualité; en plus de débuter avec une émotion vive et toute chrétienne issue de cette date symbolique que nous avons choisie pour quitter le pays, ces souvenirs choisis dans le désordre nomment pourtant très justement les positions que nous occupons, ma sœur, mon frère et moi, sur l’échiquier familial. Mon frère a pu entretenir des relations avec les membres de ma famille chilienne avant l’exil, ce qui lui confère une place privilégiée dans leurs récits, tandis que ma sœur se tient dans ce point milieu, précaire et incertain, qui permet aux autres de dire un peu n’importe quoi à son sujet. J’occupe, quant à moi, ce que je pense être une place privilégiée, plus obscure, fantomatique : on parle peu de moi et, chose libératrice pour un dernier de famille, on évite par le fait même de me placer dans des boîtes sans mon consentement. Cette position, cette liberté spectrale, est ce qui me permet d’arriver au Chili avec mes gros sabots et mon enregistreuse pour faire parler les autres aisément. Elle me confère quelque chose comme une distance éthique appropriée pour la collaboration et la création. C’est, je crois, le potentiel productif propre à l’exilé.e de deuxième génération, potentiel que j’investis pleinement pendant ce séjour. C’est à partir de ce même potentiel qu’on répond sans arrière-pensée ou malaise à mes questions naïves et qu’on se permet, encore une fois, de revenir aux différents deuils de notre famille qui se cristallisent dans les souvenirs de ma grand-mère, que mon oncle, traditionnel et affectueux, appelle Doña Lydia.

 

Partout l’exil réveille la mort : rares sont les récit d’exil qui n’abordent pas la mort d’un.e proche, exilé.e ou resté.e. C’est d’ailleurs en acceptant de tuer le personnage de la mère dès les premières pages de mon roman que j’ai réussi à dénouer l’exil dont je tentais de rendre compte. C’est que l’exil est intimement lié aux deuils qui, dans nos récits de vie, se répondent : un deuil en réveille toujours un autre. La peine inconsolable que ma grand-mère a trainée toute sa vie durant, cette peine de savoir son fils à l’autre bout de la terre, était peut-être liée à une peine initiale, celle de penser son fils assassiné par des militaires pendant le Coup d’État, peine elle-même liée au deuil premier qui définira à jamais sa relation à la mort et, du même coup, à la vie des autres, le deuil de son propre frère décédé à l’âge de 13 ans. Mes tantes et mon oncle, à leur tour, semblent aborder la peine de ma grand-mère pour aborder la leur, pas nécessairement la peine déclenchée par notre exil, mais surtout celle venue avec sa mort. Ici, dans le simple fait de raconter l’exil, les morts, les deuils et les peines se mêlent.

Et comme les récits funestes, les souvenirs aussi se répondent, parce que ce moment qui suit les repas, où nous demeurons à table à piger parmi les restants pour discuter, ce moment qu’on appelle sobremesa est propice au débordements, aux conversations croisées, aux confidences et au brainstorm des souvenirs. C’est à ce moment qu’on répète nos vieilles histoires et nos vieux deuils, qu’on confond les confidences et les évidences, qu’on se coupe la parole et qu’on se souvient des récits les plus banals mais aussi les plus rassurants de notre famille. Si l’exil réveille la mort, il permet ici, comme le dit ma mère, d’ouvrir la malle à souvenirs pour rejouer nos vies, leur donner des formes intimes, collectives, agréables.

 

Je clos ce long texte en hommage à ma sœur et mon frère. C’est que je m’aperçois, en réécoutant et en montant ces extraits sonores, que j’ai rarement pensé à mon père et à mes tantes ensemble, en tant que frères et sœurs. Je crois que l’exiliance a drôlement cadré les histoires que je me faisais des membres de ma famille chilienne : je les ai toujours perçu.e.s séparément, comme si la distance de l’exil avait rendu plus importante l’absence qui a meublé tout l’espace entre les individus et, dans ma lecture de ma famille, brisé les liens. Scarlet et Gloria sont les sœurs de mon père. Je l’entends bien, cette fois. J’entend leur débit, les paroles qu’ils et elles s’empruntent, les phrases qu’ils et elles terminent pour l’autre. J’entends la voix de leur relation, cahoteuse et pleine d’affection, propulsée par leur talent spectaculaire de raconter des histoires et de parler. C’est là une chose que nous savons bien faire, ma sœur, mon frère et moi : nous raconter des histoires, finir nos phrases, voler nos expressions. Et depuis le début de ce projet, je sais que ce sera avec ma sœur et mon frère que je m’entretiendrai en dernier. Cet instinct est désormais une décision, car je comprends que dans cette étude, au-delà des récits d’exil, c’est surtout à partir des récits des relations les plus complexes comme les plus intimes que je désire créer.

Il y a quelques jours, mes parents nous ont envoyé, à ma soeur, mon frère et moi, une série de vieilles photos de famille, des photos que nous connaissons par coeur et d’autres oubliées. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’instinct de publier celle-ci : peut-être est-ce le début d’une nouvelle avenue que prendra Vueltas.

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