Nous sommes en vie (première partie)

 

Ma sœur parle quatre langues. Elle s’adresse à ses parents en espagnol, à ses frères en français, à son époux en anglais et en suédois, à ses enfants en français, en suédois, parfois en espagnol. Comme moi, ma sœur compartimente les langues : c’est simple, c’est structuré, ça fonctionne, des fois ça dérape et c’est très bien ainsi. Chaque lieu, chaque groupe, chaque relation a sa langue. Notre multilinguisme est une richesse exceptionnelle, oui, un privilège qui nous permet de connaitre et d’exprimer la pluralité qui nous constitue, un privilège qui nous apprend parfois que nous ne sommes pas tout à fait les mêmes dans toutes les langues. En espagnol chilien, je me suis surpris à être plus relâché, plus drôle, plus boute-en-train — ma sœur a dit à ma tante que j’étais plus sympathique en espagnol, quand elle est venue me rendre visite au Chili, à la fin de mon séjour. J’ignore quel aspect de la personnalité de ma sœur domine en suédois, je ne le saurai sans doute jamais, et je m’imagine qu’elle est plus autoritaire ou au contraire plus sensible, puisque son suédois est forcément plus lacunaire que son français, peut-être un peu comme le français de mes parents, peut-être un peu plus scolaire parce ma soeur est la personne la plus studieuse que je connaisse, sans doute parfois trébuchant comme on répète des vire-langues — régulièrement ma sœur publie sur Instagram des vidéos où son fils, mon neveu âgé de 6 ans, essaie de lui faire prononcer correctement des mots pour elle imprononçables en suédois.

Nancy Huston disait, dans une conférence, que tout le monde devrait apprendre une nouvelle langue parce que ça nous apprend l’humilité (2012). C’est effectivement avec humilité que ma sœur, étrangère et native comme moi dans sa langue maternelle, considère l’espagnol : nous écoutons plus que nous nous exprimons, nous tournons notre langue des milliers de fois avant de dire quoi que ce soit, et pendant ce temps c’est la mémoire qui tourne en nous, la mémoire de notre langue rescapée sans jamais être perdue, toujours tenue au bord du précipice, précarisée par une nature indomptable, par la gravité et le vent, déplumée, écorchée par nos cultures, par chaque nouveau mot appris dans une nouvelle langue, par les films que nous regardons, par les expressions que nous apprenons, par les livres que nous lisons et ceux que nous écrivons, par nos échanges et nos communautés, par nos expériences qui sont toujours plus fortes, plus présentes, plus insistantes que celles, chiliennes, de notre tendre enfance. Notre mémoire, intempestive et fulgurante, est aussi précaire que notre langue maternelle, et c’est en toute humilité que nous étions ensemble, à Santiago, et que nous nous parlions, en français, de notre passé, de notre famille et de notre exil. C’est en toute humilité que mon dernier entretien au Chili était en réalité, comme les autres, une simple conversation qui a duré des heures.

 

L’humilité dont je parle ici n’est pas que d’ordre linguistique : apprendre une nouvelle langue nous apprend aussi la prudence, parce que nous savons complètement, dans le sens holistique du terme, que nous pouvons nous tromper, ce qui signifie trébucher, tomber, sombrer dans le vide, se retirer à soi-même, ne plus résister au vent et mourir, et c’est pourquoi mon admiration envers mes parents est sans bornes quant à ce qu’on appelle l’apprentissage du français qui est en réalité un voyage, un périple, plus complexe : c’est quitter un pays, une culture, une famille, pour habiter un nouveau pays, s’intégrer à de nouvelles cultures, se construire de nouvelles familles, dans la précarité et l’exclusion, dans la solitude et l’isolement, avec la certitude que ce voyage, ce périple, n’aura jamais de fin – encore le mois dernier mes parents me parlaient d’expériences de racisme qu’ils endurent là où ils vivent, et qu’ils ont dû endurer pendant leurs vacances, à cause de leur couleur de peau et de leur accent. Si nos expériences d’exil et d’intégration sont complètement différentes entre mes parents, mon frère, ma sœur et moi, une chose que nous avons en commun c’est cette humilité obligée qui est venue avec le périple dans lequel l’exil nous a installé·e·s, périple qui commence avec une rupture dans notre histoire, là où nous avons trébuché, là où nous avons su que nous pouvions tomber, là où nous avons compris que nous sommes des humains, des êtres mortels, là où nous avons choisi de reconnaitre notre mortalité en poursuivant, voire en amorçant véritablement, notre chemin de vie.

 

Avant de regarder par la fenêtre et de choisir de ne pas sauter, c’est-à-dire avant d’être placée devant sa propre mortalité et d’accepter de vivre malgré cette connaissance nouvelle, ma sœur avait déjà accumulé sept ans de vie. C’est beaucoup pour n’avoir que des « fioritures » de souvenirs, comme elle les appelle; c’est très peu pour vivre une expérience aussi forte, expérience faite pour les adultes, faite pour celles et ceux qui sont en mesure d’écrire leur histoire, leur récit de vie, expérience vécue pourtant par les enfants, les adolescent·e·s, qui ont la maturité de reconnaitre que leur vie a pris un tournant majeur, crucial. La souffrance des enfants a quelque chose qui marque, je crois, assez fortement pour brouiller ce qui la précède, et pour inversement graver sur la pierre ce qui la suit. C’est ainsi que ma sœur semble avoir construit sa mémoire : tout ce qui précède l’épisode de la fenêtre est un genre de prélude à son récit véritable, et c’est ainsi qu’elle a décidé, plus de trente ans plus tard, de l’écrire, dans un projet de livre sur lequel elle travaille actuellement, auquel elle se réfère à quelques reprises dans son entretien et qui sera éventuellement publié.

Le recours à l’écriture est chose courante dans ma famille; elle est sans doute aussi chose d’exilé·e·s, comme une recherche constante pour donner des formes variées à ce qui traine dans notre mémoire. Celle de ma sœur est phénoménale, tandis que la mienne est lacunaire; celle de ma sœur s’écrit à partir de son expérience de mère, de sociologue et de femme, la mienne à partir de mon expérience d’exilé de 2e génération, de littéraire, d’homosexuel. Nos standpoints sont extrêmement différents, et nos écrits aussi, mais notre besoin d’exprimer, d’écrire, notre histoire intime et sociale est commune. C’est peut-être pourquoi il importait pour ma sœur de me dire, au cours de cet entretien, ce dont elle se souvenait, et pour moi d’écouter attentivement le récit de ces souvenirs qui s’ajoutent à tous les autres récits que j’ai jusqu’ici entendus et qui nourrissent le mien, mon propre récit d’exil. Je profite de la mémoire phénoménale de ma sœur parce que la mienne est remplie de trous.

 

Caroline a raison : notre exil a bel bien quelque chose de l’ordre d’une mort. Dans cette remise en question enfantine de la capacité du Père Noël à atteindre un avion, auprès duquel pourtant il devrait voler, s’exprime certainement un vertige, une perte de sens, une panique où plus rien ne tient, pas même la vie. C’est justement pour nous garder en vie que nos parents ont décidé de quitter le Chili, pour nous assurer une vie meilleure, pour redonner sens à notre vie familiale. Le premier geste après notre départ, le premier geste pour nous assurer que c’était effectivement pour la vie que nous quittions, que nous mourrions, que nous risquions de tuer le Chili, notre culture et notre langue, le premier geste était de maintenir la croyance la plus moribonde de l’enfance, et cela devait se faire en nous assurant que la vie était aussi là, dans le ciel entre le Sud et le Nord, que cette vie, nos vies, étaient à ce moment-là entre les mains du Père Noël, c’est-à-dire entre les mains de nos parents. Heureusement, le Père Noël est passé : nous sommes en vie.

Cette anecdote du Père Noël, je la connaissais, mais comme la plupart des souvenirs de ma tendre enfance, je ne m’en rappelais que par échos, en soubresauts. Je me souviens pourtant clairement du cadeau du Père Noël : un transformer que j’ai gardé des années durant. Il était rouge et se transformait en voiture de course. Aujourd’hui, le mot transformer adéquatement prononcé en anglais, ne signifie rien pour moi. Avec l’accent espagnol, par contre, c’est toute une tempête qui me souffle. En écoutant ma sœur, les larmes aux yeux, je me demande pourquoi nous n’avons jamais parlé de tout ça, pourquoi nos parents n’ont pas choisi de répéter cette histoire comme ils en racontent d’autres, avec insistance, pour que le discours devienne un fait. Malgré sa beauté douce-amère et son évidente conclusion — nous avons de bons parents —, ce récit repose sur une vérité que ma sœur affirme enfin : il s’agissait en réalité d’angoisse, de peur, de perte de sens, de mort. Au lieu de nommer cette angoisse, cette peur, cette perte de sens et cette mort, il était mieux d’écorcher la beauté de l’histoire du Père Noël et de nos bons parents pour répéter autant que possible une maladie passagère, cette gastro que ma sœur aurait subie et à laquelle j’ai cru tout ce temps — jusqu’à l’âge adulte je pensais que ma sœur, pourtant grande voyageuse, souffrait du mal des transports. Ces histoires marquent l’imaginaire et l’identité, comme celles, héroïques, de la dictature que nous racontait parfois mon père, pendant longtemps le détenteur officiel de notre récit d’exil.

 

Tout ceci révèle une évidence : la difficulté que nous avons dans notre famille à parler de nos émotions, de l’affect, des côtés sombres de notre expérience exilique. « Migrations, écrit Sara Ahmed, […] involve complex acts of narration through which families imagine a mythic past. The telling of stories is bound up with — touched by — the forming of new communities. In this sense, memory can be understood as a collective act which produces its object (the ‘we’), rather than reflects on it. » (2000 : 90-91) En choisissant de raconter le mal des transports de ma sœur plutôt que sa véritable angoisse, en choisissant de raconter l’héroïsme de mon père plutôt son adultère ou les pensées de mort de ma mère, mes parents sans doute inconsciemment mythifiaient par le fait même notre récit en inventant, par exemple, à ma sœur un trait de personnalité ou une condition desquels parler, ce qui a eu pour effet de nous distraire du sens plus profond de cette histoire et d’éviter la réflexion à propos de notre exil, de ses conséquences sur notre affect. Je n’en veux évidemment pas à mes parents (c’est une question de protection, de survivance et de gestion de leurs propres angoisses), et je m’étonne de la désinvolture avec laquelle, dans cet entretien, ma sœur aborde les conséquences de notre exil sur notre psychologie et sur notre personnalité. Nous n’avons jusque là parlé de tout ceci que par bribes, par échos, en soubresauts. Les formes de ma mémoire lacunaire, trouée, est calquée sur nos échanges : ce que nous avons fait, en cet après-midi d’été à Santiago, parmi les bruits et la chaleur de la ville, c’est un véritable et vivifiant travail de mémoire.