1.1. Retour sur le premier retour

J’ai écrit un très bref récit, à peine quelques centaines de mots, à propos de mon premier retour au Chili, accompagné de toute ma famille, alors que j’avais 17 ans. Il y est question d’incompréhensions, de confusions, de problèmes de santé mentale, de crises d’angoisse, de terreurs nocturnes, d’une rage innommable, de boue et de sang, tout cela autour d’une anecdote banale : dans un aéroport américain, alors que nos vols étaient retardés, modifiés et suspendus, j’ai été pris d’une panique psychologique si violente que j’ai lancé mon sac-à-dos au sol. Cette histoire, dans ma famille, a été simplifiée à sa plus ridicule dimension : j’ai lancé mon sac-à-dos au sol. On l’a racontée maintes fois autour de moi; je me souviens que mon frère l’a racontée à sa femme, que ma sœur l’a racontée à mon amoureux, que mes parents l’ont racontée à d’autres membres de ma famille chilienne, toujours en riant, en se moquant de moi, ignorant, mais peut-être pas complètement inconscient.e.s, qu’ils et elles répétaient par le fait même la violence qui m’avait poussée à commettre un geste aussi absurde et instinctif, violence elle-même née de la peur sans nom que je sentais à l’idée de retrouver ce pays que je ne connaissais pas, et aussi de la honte, la terrible honte, provoquée par cette même peur. Les soucis de transport aérien que nous subissions, soucis qui nous ont fait au final voyager pendant plus de 24 heures, je les vivais jadis comme une punition, comme une forme d’humiliation éternelle dont nous ne sortirions jamais. C’était une errance infinie de non-lieu en non-lieu, les mouvements et l’incertitude d’un interminable tremblement de terre, les mouvements et l’incertitude mêmes de l’exil.

Mes parents ont lu le récit. Ma mère m’a écrit me dejaste muy mal. Mon père m’a demandé pardon. Tous deux ont reconnu cependant que cette histoire fait partie d’une série d’autres histoires qui se sont toutes conclues par une crise d’angoisse, un cauchemar ou un terrifiant silence d’isolement. Toutes ces histoires sont liées au choc des langues, au machisme chilien qui se reproduisait chez nous, à la mémoire de la dictature, à la rupture avec les membres de ma famille restée au Chili, aux questions identitaires ou à un héritage honteux, gardé secret pendant des décennies, de la maladie mentale, de l’humiliation et de la violence dans ma famille.

Notre exil est une violence de plus dans cette longue histoire familiale. J’écris ces récits à partir de mon propre regard, subjectif et façonné par la fiction, mais je n’ai pas l’objectif de me rapprocher de moi-même ou de la vérité, encore moins de me venger ou de revenir à soi. Je le fais pour donner des formes sensibles, sincères et multiples à toutes ces parts de moi, de nous, qui se sont éparpillées à l’extérieur d’un soi que nous désirons uni mais qui, en réalité, est tout aussi diffus, fragmenté, réitéré, éclaté.