1. Une maison dans l’océan

Vivre au Chili. J’écris vivre, je pourrais écrire séjourner, visiter, être de passage, mais plus je rencontre de gens, plus on me dit que je suis Chilien, que je vis ici. On nomme la place que j’occupe, et j’acquiesce, j’accepte, parce que je tente autant que possible de maintenir une disponibilité complète devant ce que les autres disent pour que mon expérience du pays demeure mouvante, pour que les autres déplacent à leur gré ma relation au pays d’origine. Comme les rencontres, les amitiés et les relations familiales, l’origine n’est pas stable.

Ma relation au Chili n’a jamais été fixe. Je tente de la réévaluer à chaque fois que j’écris à propos de l’exil et de l’appartenance, à chaque phrase en français que je disloque avec quelques mots en espagnol. Autant dire que le Chili n’est pas clair pour moi : ses images, ses icônes, son folklore, ses couleurs, ses odeurs, ses paysages, ses langues, sa brume et son histoire ne me suffisent pas à cadrer le pays. Mes parents ont souvent prononcé des phrases qui pourraient tendre vers une cristallisation de ce que pourrait être pour eux le Chili et les Chilien.ne.s, mais puisqu’ils reviennent souvent au pays, puisqu’ils entretiennent des relations intimes avec des personnes qui ne l’ont jamais quitté, puisqu’ils s’émeuvent devant ma volonté de connaître davantage les cultures chiliennes, je sais que l’appartenance au Chili et au Québec est pour eux tout aussi mouvante.

 

Mon père est venu au Québec avec la volonté de rompre avec le Chili, tandis que ma mère avoue qu’elle a toujours gardé un pied au pays. Mon père subissait régulièrement avec agacement les crises de nostalgie chilienne récurrentes de ma mère, comme si elle était affligée d’une condition qu’il appelait avec humour chilenitis. Et de toute la famille, ma mère est celle qui y est retournée le plus souvent, elle a même tenté de s’y installer lorsque notre famille, il y a quelques années, se brisait de façon aussi spectaculaire que banale, une histoire bête d’adultère qui ravivait des trahisons passées qui elles aussi étaient à l’origine de notre exil – nous n’avons pas quitté le pays que pour des raisons politiques. C’est également pour sauver cette famille que nous nous sommes exilé.e.s, du moins tel était le projet pour ma mère, famille qui viendra rapidement, et pour toujours, remplacer un lieu réel d’appartenance. Ni d’ici ni de là-bas, ma mère ne réussira pas à nommer une maison stable, nulle autre que la famille. Et si cette famille, c’est-à-dire ma sœur, mon frère, mes neveux, mes nièces et moi, venions à nous disperser aux quatre coins du globe, il faudrait alors construire une nouvelle demeure, un nouveau lieu, comme quoi la famille elle aussi a ce potentiel angoissant de devenir précaire et de produire des non-lieux. Si nous nous exilions à notre tour, dans des continents différents, la maison devra alors se construire dans l’océan.

Les rires que je partage avec ma mère sont lourds de sens : je sens que ceux de ma mère viennent balayer le scénario catastrophique que nous venons d’imaginer, celui de forcer des exils nouveaux, une maison flottante parmi requins et pirates – ma mère a toujours eu le mal de mer. Mon rire cachait peut-être quant à lui une angoisse supplémentaire : j’ai toujours su que la chance voyager dont nous profitons, mon frère, ma sœur et moi, et la possibilité privilégiée de nous installer à l’étranger sont des libertés qui ont un prix. Avoir des parents qui ont quitté leur pays d’origine, qui ont pour ce faire risqué leur vie et sacrifié leur avenir, c’est aussi avoir des parents qu’on a du mal à abandonner. Et pourtant, je suis à Santiago et mes parents, maintenant, sont de retour à Montréal. Ce rire, c’est peut-être aussi une façon pour moi de me rappeler que l’océan n’est pas une demeure aisée.

Bien qu’ils aient des sens différents, voire contraires, ces rires, nous les partageons tout de même confortablement, sans retenue. C’est bel et bien ma mère qui m’a appris à laisser libre-cours aux rires comme aux pleurs. C’est aussi ça, la famille, cette drôle de demeure.

 

Des demeures, pourtant, nous en avons considéré toute une panoplie : la Suisse (ou la Suède?), l’Australie, l’Angleterre (ou serait-ce l’Espagne?), Toronto où nous avons accidentellement fait escale, même Yellowknife. Mais encore une fois, la famille a choisi pour nous : c’est à Montréal que nous connaissions un ami de la famille, c’est alors à Montréal que nous nous sommes installé.e.s. Et tous ces lieux, ces noms de pays avec ses langues et ses exigences, ces décisions que mes parents on dû prendre à brûle-pourpoint ont produit une heureuse confusion qui colore le récit d’exil qu’on tente d’élaborer : ce ne sont pas ces lieux qui importent, ce ne sont pas les dates. Ce sont les expériences, et surtout la façon non linéaire, lacunaire, balbutiante dont nous avons de les raconter.

Pour raconter une histoire, il faut débuter, et le début n’est jamais net. Mes parents ne s’entendent pas sur le début de ce récit, ni sur les raisons qui ont motivé notre départ. Raisons financières, levée du visa canadien pour les Chilien.ne.s, adultère et dictature : comme les lieux, les premiers pas de notre récit d’exil se font en claudiquant, produisent une danse rhétorique plutôt gauche comme si elle suivait un fil qui s’effrite des deux bouts. Désaccords, contradictions, malaises. Et mouvements du corps qui trahissent l’inconfort de mon père qu’on entend à peine tandis que ma mère, courageusement, raconte la trahison originelle.

 

Engaño, tromperie. Ces mots, jamais je ne les ai sentis aussi rapprochés de l’exil, et c’est ici un début de récit qu’on s’est permis d’affronter, malgré les dérobes de mon père qui a depuis répété les tromperies, ce qui a finalement causé la séparation tardive de mes parents. J’ai du mal à ne pas penser tout ça pour ça : la famille n’aura pas été complètement sauvée, le couple du moins n’aura pas survécu. Triste constat, triste parce que si commun, si banal, et pourtant si déchirant. Ce drame ne peut pas être évité dans ce récit, puisqu’il se tient là, obstinément, à même les fissures qui effritent les deux bouts du fil de notre histoire.

Et bien malgré ces drames et déséquilibres, nous la racontons, cette histoire, maintes fois, à chaque fois différemment, ma mère avec prudence et tremblements, mon père avec assurance, avec cette voix qui porte et sa prestance théâtrale – mon père a toujours su raconter des histoires. Il est passé maître à l’art de l’anecdote, et notre récit d’exil n’en manque pas. Si el engaño est assez secondaire pour que mon père ne le mentionne que peu de fois et s’en débarrasse rapidement au nom des questions financières et politiques, les autres anecdotes, elles, occupent une place privilégiée dans son histoire. Mes parents sont des exilés de premier ordre, l’un sautant d’une langue à l’autre avec doigté, l’autre intimidée par le multilinguisme de ses proches, l’un célébrant son nouveau pays avec fierté, l’autre souvent rongée par la nostalgie. Ensemble, mon père et ma mère forment un drôle de duo qui contient tout de la condition exilique, c’est-à-dire qu’en bons exilés, mes parents sont prompts aux récits qui se partagent à l’extérieur des discours objectifs, prêts à se tromper et à se contredire, prêts à se couper la parole et à rire de soi, confortables que dans les narrations qu’ils ont construites et qu’ils habitent avec aplomb. « Le récit de vie pour un exilé n’est pas un luxe. Qu’elle soit intime, organisée ou lacunaire, la narration du parcours exilique lui est indispensable pour ancrer une subjectivité qui ne peut compter dans son développement sur aucun cadre discursif social extérieur rigide car l’itinéraire de l’exilé l’empêche de s’identifier pleinement aux repères culturels du lieu d’origine comme à ceux du lieu d’accueil ». (Nouss, 2012, p. 37) Puisque l’itinéraire exilique de mes parents est imprécis et fuyant, puisqu’il est fait d’histoires intimes et politiques, d’espoirs et de trahisons, de solidarité et de beaucoup de solitude, il ne peut se raconter qu’en grandes pompes, qu’avec un charisme performatif à tout casser et qu’à coups d’anecdotes infinies.

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