Vueltas. Suite chilienne

Sous l’invitation de Benjamin J. Allard, animateur de l’émission Atelier (CIBL 101,5), Vueltas a eu l’honneur de préparer quatre nouveau montages sonores d’une minute créés à partir des versions originales produites au Chili. Écoutez l’émission ici, ou simplement les quatre montages ici-bas, rassemblés sous le titre de Vueltas. Suite chilienne

*

[Nicholas Dawson propose quatre extraits sonores qui rendent compte des différentes communautés rencontrées au cours d’un séjour de six mois dans son pays natal, le Chili, qu’il a quitté à l’âge de quatre ans : voix de membres de sa famille, d’ami.e.s, d’immigrant.e.s vénézuélien.ne.s et de personnes Mapuches côtoient des sons de lieux fréquentés et des échantillons de pièces musicales chiliennes.]

Carrete [mes ami.e.s chilien.ne.s sont sensibles, drôles et vulgaires, comme le reggaeton]

 

Maduro ctm [des immigrant.e.s vénézuélien.ne.s se solidarisent avec les chilien.ne.s en criant des insultes à Nicolás Maduro]

 

Catrillanca [rythmes et cris de la colère du peuple Mapuche dans les rues de Santiago, à la mémoire de Camilo Catrillanca]

 

Fotos [les photos de famille entre nos doigts produisent des mélodies d’intimité]

Nous sommes en vie (première partie)

 

Ma sœur parle quatre langues. Elle s’adresse à ses parents en espagnol, à ses frères en français, à son époux en anglais et en suédois, à ses enfants en français, en suédois, parfois en espagnol. Comme moi, ma sœur compartimente les langues : c’est simple, c’est structuré, ça fonctionne, des fois ça dérape et c’est très bien ainsi. Chaque lieu, chaque groupe, chaque relation a sa langue. Notre multilinguisme est une richesse exceptionnelle, oui, un privilège qui nous permet de connaitre et d’exprimer la pluralité qui nous constitue, un privilège qui nous apprend parfois que nous ne sommes pas tout à fait les mêmes dans toutes les langues. En espagnol chilien, je me suis surpris à être plus relâché, plus drôle, plus boute-en-train — ma sœur a dit à ma tante que j’étais plus sympathique en espagnol, quand elle est venue me rendre visite au Chili, à la fin de mon séjour. J’ignore quel aspect de la personnalité de ma sœur domine en suédois, je ne le saurai sans doute jamais, et je m’imagine qu’elle est plus autoritaire ou au contraire plus sensible, puisque son suédois est forcément plus lacunaire que son français, peut-être un peu comme le français de mes parents, peut-être un peu plus scolaire parce ma soeur est la personne la plus studieuse que je connaisse, sans doute parfois trébuchant comme on répète des vire-langues — régulièrement ma sœur publie sur Instagram des vidéos où son fils, mon neveu âgé de 6 ans, essaie de lui faire prononcer correctement des mots pour elle imprononçables en suédois.

Nancy Huston disait, dans une conférence, que tout le monde devrait apprendre une nouvelle langue parce que ça nous apprend l’humilité (2012). C’est effectivement avec humilité que ma sœur, étrangère et native comme moi dans sa langue maternelle, considère l’espagnol : nous écoutons plus que nous nous exprimons, nous tournons notre langue des milliers de fois avant de dire quoi que ce soit, et pendant ce temps c’est la mémoire qui tourne en nous, la mémoire de notre langue rescapée sans jamais être perdue, toujours tenue au bord du précipice, précarisée par une nature indomptable, par la gravité et le vent, déplumée, écorchée par nos cultures, par chaque nouveau mot appris dans une nouvelle langue, par les films que nous regardons, par les expressions que nous apprenons, par les livres que nous lisons et ceux que nous écrivons, par nos échanges et nos communautés, par nos expériences qui sont toujours plus fortes, plus présentes, plus insistantes que celles, chiliennes, de notre tendre enfance. Notre mémoire, intempestive et fulgurante, est aussi précaire que notre langue maternelle, et c’est en toute humilité que nous étions ensemble, à Santiago, et que nous nous parlions, en français, de notre passé, de notre famille et de notre exil. C’est en toute humilité que mon dernier entretien au Chili était en réalité, comme les autres, une simple conversation qui a duré des heures.

 

L’humilité dont je parle ici n’est pas que d’ordre linguistique : apprendre une nouvelle langue nous apprend aussi la prudence, parce que nous savons complètement, dans le sens holistique du terme, que nous pouvons nous tromper, ce qui signifie trébucher, tomber, sombrer dans le vide, se retirer à soi-même, ne plus résister au vent et mourir, et c’est pourquoi mon admiration envers mes parents est sans bornes quant à ce qu’on appelle l’apprentissage du français qui est en réalité un voyage, un périple, plus complexe : c’est quitter un pays, une culture, une famille, pour habiter un nouveau pays, s’intégrer à de nouvelles cultures, se construire de nouvelles familles, dans la précarité et l’exclusion, dans la solitude et l’isolement, avec la certitude que ce voyage, ce périple, n’aura jamais de fin – encore le mois dernier mes parents me parlaient d’expériences de racisme qu’ils endurent là où ils vivent, et qu’ils ont dû endurer pendant leurs vacances, à cause de leur couleur de peau et de leur accent. Si nos expériences d’exil et d’intégration sont complètement différentes entre mes parents, mon frère, ma sœur et moi, une chose que nous avons en commun c’est cette humilité obligée qui est venue avec le périple dans lequel l’exil nous a installé·e·s, périple qui commence avec une rupture dans notre histoire, là où nous avons trébuché, là où nous avons su que nous pouvions tomber, là où nous avons compris que nous sommes des humains, des êtres mortels, là où nous avons choisi de reconnaitre notre mortalité en poursuivant, voire en amorçant véritablement, notre chemin de vie.

 

Avant de regarder par la fenêtre et de choisir de ne pas sauter, c’est-à-dire avant d’être placée devant sa propre mortalité et d’accepter de vivre malgré cette connaissance nouvelle, ma sœur avait déjà accumulé sept ans de vie. C’est beaucoup pour n’avoir que des « fioritures » de souvenirs, comme elle les appelle; c’est très peu pour vivre une expérience aussi forte, expérience faite pour les adultes, faite pour celles et ceux qui sont en mesure d’écrire leur histoire, leur récit de vie, expérience vécue pourtant par les enfants, les adolescent·e·s, qui ont la maturité de reconnaitre que leur vie a pris un tournant majeur, crucial. La souffrance des enfants a quelque chose qui marque, je crois, assez fortement pour brouiller ce qui la précède, et pour inversement graver sur la pierre ce qui la suit. C’est ainsi que ma sœur semble avoir construit sa mémoire : tout ce qui précède l’épisode de la fenêtre est un genre de prélude à son récit véritable, et c’est ainsi qu’elle a décidé, plus de trente ans plus tard, de l’écrire, dans un projet de livre sur lequel elle travaille actuellement, auquel elle se réfère à quelques reprises dans son entretien et qui sera éventuellement publié.

Le recours à l’écriture est chose courante dans ma famille; elle est sans doute aussi chose d’exilé·e·s, comme une recherche constante pour donner des formes variées à ce qui traine dans notre mémoire. Celle de ma sœur est phénoménale, tandis que la mienne est lacunaire; celle de ma sœur s’écrit à partir de son expérience de mère, de sociologue et de femme, la mienne à partir de mon expérience d’exilé de 2e génération, de littéraire, d’homosexuel. Nos standpoints sont extrêmement différents, et nos écrits aussi, mais notre besoin d’exprimer, d’écrire, notre histoire intime et sociale est commune. C’est peut-être pourquoi il importait pour ma sœur de me dire, au cours de cet entretien, ce dont elle se souvenait, et pour moi d’écouter attentivement le récit de ces souvenirs qui s’ajoutent à tous les autres récits que j’ai jusqu’ici entendus et qui nourrissent le mien, mon propre récit d’exil. Je profite de la mémoire phénoménale de ma sœur parce que la mienne est remplie de trous.

 

Caroline a raison : notre exil a bel bien quelque chose de l’ordre d’une mort. Dans cette remise en question enfantine de la capacité du Père Noël à atteindre un avion, auprès duquel pourtant il devrait voler, s’exprime certainement un vertige, une perte de sens, une panique où plus rien ne tient, pas même la vie. C’est justement pour nous garder en vie que nos parents ont décidé de quitter le Chili, pour nous assurer une vie meilleure, pour redonner sens à notre vie familiale. Le premier geste après notre départ, le premier geste pour nous assurer que c’était effectivement pour la vie que nous quittions, que nous mourrions, que nous risquions de tuer le Chili, notre culture et notre langue, le premier geste était de maintenir la croyance la plus moribonde de l’enfance, et cela devait se faire en nous assurant que la vie était aussi là, dans le ciel entre le Sud et le Nord, que cette vie, nos vies, étaient à ce moment-là entre les mains du Père Noël, c’est-à-dire entre les mains de nos parents. Heureusement, le Père Noël est passé : nous sommes en vie.

Cette anecdote du Père Noël, je la connaissais, mais comme la plupart des souvenirs de ma tendre enfance, je ne m’en rappelais que par échos, en soubresauts. Je me souviens pourtant clairement du cadeau du Père Noël : un transformer que j’ai gardé des années durant. Il était rouge et se transformait en voiture de course. Aujourd’hui, le mot transformer adéquatement prononcé en anglais, ne signifie rien pour moi. Avec l’accent espagnol, par contre, c’est toute une tempête qui me souffle. En écoutant ma sœur, les larmes aux yeux, je me demande pourquoi nous n’avons jamais parlé de tout ça, pourquoi nos parents n’ont pas choisi de répéter cette histoire comme ils en racontent d’autres, avec insistance, pour que le discours devienne un fait. Malgré sa beauté douce-amère et son évidente conclusion — nous avons de bons parents —, ce récit repose sur une vérité que ma sœur affirme enfin : il s’agissait en réalité d’angoisse, de peur, de perte de sens, de mort. Au lieu de nommer cette angoisse, cette peur, cette perte de sens et cette mort, il était mieux d’écorcher la beauté de l’histoire du Père Noël et de nos bons parents pour répéter autant que possible une maladie passagère, cette gastro que ma sœur aurait subie et à laquelle j’ai cru tout ce temps — jusqu’à l’âge adulte je pensais que ma sœur, pourtant grande voyageuse, souffrait du mal des transports. Ces histoires marquent l’imaginaire et l’identité, comme celles, héroïques, de la dictature que nous racontait parfois mon père, pendant longtemps le détenteur officiel de notre récit d’exil.

 

Tout ceci révèle une évidence : la difficulté que nous avons dans notre famille à parler de nos émotions, de l’affect, des côtés sombres de notre expérience exilique. « Migrations, écrit Sara Ahmed, […] involve complex acts of narration through which families imagine a mythic past. The telling of stories is bound up with — touched by — the forming of new communities. In this sense, memory can be understood as a collective act which produces its object (the ‘we’), rather than reflects on it. » (2000 : 90-91) En choisissant de raconter le mal des transports de ma sœur plutôt que sa véritable angoisse, en choisissant de raconter l’héroïsme de mon père plutôt son adultère ou les pensées de mort de ma mère, mes parents sans doute inconsciemment mythifiaient par le fait même notre récit en inventant, par exemple, à ma sœur un trait de personnalité ou une condition desquels parler, ce qui a eu pour effet de nous distraire du sens plus profond de cette histoire et d’éviter la réflexion à propos de notre exil, de ses conséquences sur notre affect. Je n’en veux évidemment pas à mes parents (c’est une question de protection, de survivance et de gestion de leurs propres angoisses), et je m’étonne de la désinvolture avec laquelle, dans cet entretien, ma sœur aborde les conséquences de notre exil sur notre psychologie et sur notre personnalité. Nous n’avons jusque là parlé de tout ceci que par bribes, par échos, en soubresauts. Les formes de ma mémoire lacunaire, trouée, est calquée sur nos échanges : ce que nous avons fait, en cet après-midi d’été à Santiago, parmi les bruits et la chaleur de la ville, c’est un véritable et vivifiant travail de mémoire.

Histoire orale, recherche-création et retour aux récits

En mars dernier, Vueltas a eu le plaisir de participer à l’exposition collective organisée par le Centre d’histoire orale et de récits numérisés de l’Université Concordia (Montréal), dans le cadre du 6e Symposium des chercheur.e.s émergent.e.s en histoire orale, récits numérisés et pratiques créatives. Pour l’occasion, une communication s’est transformée en montage sonore qui s’est transformé à son tour en vidéo rassemblant les photos de famille glanées pendant mon séjour chilien. Avec l’accord de la coordination du Centre, Vueltas vous présente la vidéo préparée pour le symposium.

 

[Parque Bustamante (Providencia), Santiago, novembre 2018 + Playa Los Cañones, Viña del Mar, décembre 2018 + Playa Cuatro Esquinas, La Serena, décembre 2018 + Front de mer de la calle Altamirano, Valparaíso, décembre 2018 + Manifestation à la mémoire de Camilo Catrillanca, Parque Bustamante, Santiago, novembre 2018 + Terrasse du Café 339 (Lastarria), Santiago, février 2019 + Café Literario (Parque Bustamante, Providencia), Santiago, octobre 2018, Front du río Gamba de la calle Enrique Riquelme, Castro (île de Chiloé), janvier 2019 + Échantillonnage de ‘Where the sky drops into the sea’, de Tommy Guerrero, tirée de Perpetual (Too Good Records, 2015) + Échantillonnage de ‘Sol’, de Dinamarca, tirée de Sol de mi vida (Rince Records, 2018) + Extrait d’entretien avec Gloria Fidelia Dawson Aguilar et Griselda Silva, 6 février 2018.]

Pajaritos

Pendant mes dernières semaines à Santiago, j’ai religieusement enregistré les sons de mes parcs et cafés préférés de la ville, avec une certaine angoisse et une nostalgie devancée. Avec quelques pièces en tête et celles qui jouaient dans les différents lieux, un mélange anxiogène s’est créé, parce que les retours et les départs sont toujours difficiles, malgré les oiseaux qui, obstinément, nous tiennent compagnie.

[Sons enregistrés pendant les dernières semaines de mars 2019 dans différents endroits publics de Santiago : PortaCafé (Bellas Artes / Lastarria) + Café Triciclo (Baquedano) + Café del GAM (Lastarria) + Café Républicano (Barrio Italia) + Café Original Coffee Roasters (Bustamante) + Parque San Borja (Centro) + Parque Forestal + Parque Bustamante + Échantillon de ‘Dime’ de Catana tiré de Queen C (2018, auto-produit) + Échantillon de ‘Nothing compare 2 U’ de Prince (2018, NPG Records Inc. / Warner Brothers Records) + Échantillon de ‘Smalltown Boy’ de Bronski Beat tiré de The Age of Consent (1998, London Music Stream Ltd. / ADA UK)]

Ellas

Le 8 mars dernier, près de 200 000 personnes, majoritairement des femmes, ont participé à la Marcha Feminista dans le cadre de la Journée internationale des droits des femmes. C’était extraordinaire et émouvant de suivre auprès de ces femmes la narration que produit une marche aussi gigantesque, parmi les sons de plus en plus forts, violents, enragés et enjoués. Cette cadence, ces harmonies et ces clameurs me sont restées dans la tête, des jours durant.

[Son de la Marcha Feminista, 8 mars 2019, Plaza Italia et Alameda, Santiago + Échantillonnage de ‘Exiled‘ de Tomas Urquietta, tiré de Manuscript EP (Infinite Machine, 2015) + Échantillonnage de ‘Jungle Yuki‘ de Valesuchi, tiré de Surrounding: South-American Women in Electronic Music (various artists, Surrounding Label, 2016) + Échantillonnage de ‘La tristeza de Pluton‘ de Kali Mutsa, tiré de Souvenance (SHOCK Music, 2014)]

 

 

Retour sur le second retour

Je sais que cette partie de Vueltas, celle des récits de soi, est plus difficile à recevoir pour mes parents parce que j’y aborde des événements qui ont plus ou moins fragilisé notre histoire familiale, pour les articuler avec, à travers et depuis mon expérience (réelle et écrite) de l’exil. Je sens qu’avec ces récits mes parents (surtout mon père) sont plus prompts à réagir et à vouloir rectifier les faits, non pas dans le but de se justifier ou d’avoir l’air moins coupables, mais pour, je crois, ajuster ma perception. C’est un drôle de dialogue auquel je réagis entre autres ici, dans ces retours sur mes retours.

Après avoir lu le récit de mon second retour, mon père m’a écrit pour me donner quelques détails supplémentaires, corriger ce qu’il a appelé des erreurs et partager avec moi ses impressions générales sur Vueltas. Nommés par lui-même des clarifications, ses commentaires visaient à remplir les trous que je laissais volontairement intacts dans mon récit. Je préfère nommer les vides plutôt que de tenter désespérément de les combler, c’est pourquoi je ne recopierai pas ici les détails de mes oublis. Cependant, selon mon père qui n’a d’ailleurs aucun souvenir de l’étrange no te vayas dont j’ai pourtant été témoin, mes parents avaient convenu de m’inviter au Chili en 2003 parce que, pris entre la fin de mon cégep et le début de mon baccalauréat, je souffrais d’une forte dépression. Selon mon père, cette idée visait à mettre un baume sur cette souffrance et aussi sur notre relation (mais il affirme toutefois que mon coming-out a eu lieu des années auparavant). Il m’avoue plus loin aimer la sincérité de Vueltas, malgré ce qu’il appelle des erreurs menant à de fausses interprétations de la vérité, parce qu’il croit que ce projet m’approche, texte après texte, d’une réalité qu’il qualifie d’ultime : notre exil et notre éloignement du Chili contribuent grandement à révéler les différences et divergences entre les membres de notre famille. En dépit d’avoir cette manie de tenter de s’approcher d’une vérité objective au mépris du fait que nous construisons tous des récits avec les mêmes stratégies utilisées pour créer des fictions, mon père n’a pas tort : notre exil rend effectivement visible la distance qui nous sépare. Je crois aussi que la distance est un espace qui a le potentiel de nous unir.

Le problème avec ces interprétations qui visent à dire la vérité c’est que la moindre erreur dans les faits, les dates et les événements démolit tout le récit et peut dévoiler des intentions parfois malhonnêtes, intéressées ou biaisées derrière cette construction dite réelle. Et de fait, j’ai terminé mon cégep en 2001, pas en 2003, et j’ai fait mon coming-out en 2000 ou en 2001. En 2003, j’étudiais depuis près de deux ans déjà à l’université, période où j’étais plus en paix avec moi-même et avec mes parents. Cela signifie donc que nous sommes peut-être partis au Chili, mon père et moi, en 2001 plutôt qu’en 2003, dans cette période sombre, fraichement sorti du cégep et surtout d’un coming-out violent, d’un conflit important avec mon père et de quelques mois effectivement dépressifs au cours desquels je n’ai d’ailleurs eu aucune aide professionnelle, seulement celle des ami.e.s et de ma sœur. Ou peut-être que mon père a raison : nous aurions bel et bien voyagé au Chili en 2003, donc quelques années après cette tornade identitaire et émotive dans notre famille, pendant une période beaucoup plus sereine – mais alors pourquoi pensait-on que je souffrais à un point tel de me payer un voyage avec mon père? Dune façon ou d’une autre, les dates, les événements, les états psychologiques et les relations familiales ne concordent pas avec les différentes variantes de cette histoire, et je n’ai aucune envie de partir à la recherche de preuves qui donneraient raison à telle ou telle version. Il s’agit d’une guerre vaine, d’un débat absolument stérile qui nous divertirait de ce qui, à mon avis, est le plus intéressant : les différences que l’exil révèle ne sont pas qu’identitaires. Elles logent également dans la façon dont nous construisions nos récits, dans les outils, les formes et le langage que nous utilisons, dans les souvenirs que nous activons pour que nos histoires soient, pour soi-même d’abord et avant tout, suffisamment convaincantes, de manière à ce que nous puissions donner un sens à ce que nous avons vécu. Ce sont ces différences-là qui m’intéressent, et c’est pourquoi je reviens obstinément à mes récits, à débuter par celui à l’origine même de nos différends familiaux, celui de notre exil.

Troisième retour

Pour débuter ce troisième récit de soi, j’ose avec humilité citer mon propre roman.

Il dit qu’il se souvient peu du Chili, qu’il n’y voit, quand il y pense, que la mer et les montagnes. « Mais il y a de la mer partout, des montagnes partout. Tous les jours, des gens se jettent à la mer, n’est-ce pas? » Il écoute sa voix, le rythme de ses paroles. « Estoy condenado », pense-t-il en parlant. « Je devrai fabriquer mes propres souvenirs. »

Puis il se tait. Il s’installe brièvement dans un nouveau vide et considère sa condamnation comme une promesse.

Afin de comprendre 2013, je dois retourner à 2012, année de grèves étudiantes, année d’engagement et de violences sociales ahurissantes. Année anxieuse, spectaculaire, galvanisante et décevante, année terminée par des élections étranges, un attentat, le retour aux cours dans la hâte et l’improductivité, un temps des fêtes à peine célébré, dans l’insomnie et l’angoisse, à cause du travail au lendemain de plusieurs mois de manifestations, mais aussi à cause d’une situation familiale compliquée, traumatisante, banale : mon père entretenait une relation extra-conjugale à distance avec une femme chilienne. Mes parents alors se sont séparés en grandes pompes, en éclaboussant tous les autres membres de la famille, en éclatant ce noyau fragile que nous constituions. Avec cette histoire j’ai appris que notre exil avait aussi une explication intime : ma mère avait jadis découvert que mon père la trompait avec une autre femme depuis plusieurs années. Le voyage au Canada était également une façon de reconstruire notre famille. J’apprenais alors une fois de plus que mon père, ce héros de la dictature, avait aussi la capacité d’être un homme méchant, macho, et j’apprenais du même fait que ma mère avait voulu mettre fin à ses jours et que ce désir était revenu près de trente ans plus tard, aussi vif qu’en 1986. Ma mère est donc retournée au Chili en hésitant entre s’y installer ou y mourir. Mon père s’est tenu éloigné pendant quelques mois, parfois au nord du Chili, parfois dans son appartement en banlieue de Montréal. Ma sœur était en Suède avec son amoureux, dans une distance qui n’était pas salvatrice. Seuls mon frère et moi étions restés à Montréal, dans un horrible hiver, à voir notre famille se défaire.

L’année 2012 s’est terminée dans le tumulte. 2013 a débuté avec des crises, une visite chez le médecin, un diagnostique et plusieurs mois de convalescence. La première moitié de 2013 porte un seul nom : dépression.

Pendant cette période, j’ai transformé ma mélancolie et mon envie de mourir en peurs obsessives, celle d’apprendre la mort de ma propre mère et celle de souffrir moi-même d’une maladie physique incurable, comme une façon de mettre à distance ma propre maladie, mes propres pensées suicidaires. J’étais attentif à tous mes maux et je relisais obstinément les courriels déprimés que ma mère m’envoyait. J’ai peu dormi, puis j’ai trop dormi, j’ai perdu du poids et quelques amis, j’ai trouvé un nouveau réseau de soutien inattendu, j’ai vu en mon amoureux un allié extraordinairement patient et bienveillant en temps de crise. J’ai parfois perdu la parole, incapable de parler, et mes pensées, étrangement, se formulaient souvent en espagnol, avec une autre voix, peut-être celle de ma mère.

Après des mois de thérapie, de visites chez le médecin et de suivis déshumanisants, j’ai fini par reprendre goût à la lecture, à l’écriture, aux sorties, peut-être même un peu à la vie. Cette période s’est terminée par un voyage en Espagne, voyage en partie raté parce que je me croyais guéri : Valence a eu raison de moi. J’ai fui vers mon amoureux des semaines avant la date prévue en acceptant difficilement que je n’étais pas sorti du bois.

Mais j’avais reçu des bourses pour écrire un nouveau livre. J’ai donc passé les mois qui ont suivi à revenir chez moi, non pas à guérir véritablement de la maladie, mais plutôt à apprivoiser cette nouvelle fragilité qui m’habitera désormais. C’est dans cet état que j’ai voyagé vers le Chili, en novembre 2013, pour écrire un nouveau livre à propos du sentiment de perte et du deuil dans les familles exilées.

Je tenais à l’époque un blogue littéraire et photographique de voyage que j’ai énormément nourri pendant ce troisième retour au Chili, j’en ai même fait une exposition l’année suivante. Si les deux premiers voyages étaient plus subis qu’entrepris, celui-ci m’appartenait à part entière. Ce troisième retour au Chili est pour moi mon premier véritable séjour, celui où j’ai écrit mes impressions, photographié les paysages qui m’enchantaient, parcouru le nord et le sud, cru que j’allais mourir tant je croisais d’animitas sur les routes, fait de Santiago une ville que j’aime, rencontré des gens que je peux appeler aujourd’hui des amis, entamé quelque chose comme une relation avec certain.e.s membres de ma famille. Pendant ce voyage, j’ai parcouru la région de Viña, des heures durant, en compagnie de ma cousine Jany. J’ai visité les coins inaccessibles de Valparaíso avec ma tante Gloria. J’ai pris des cafés avec tante Scarlet. J’ai senti mon premier vrai tremblement de terre avec ma tante Cristina. J’ai parlé de politique avec mon oncle Daniel et d’art avec ma cousine Andrea. J’ai participé à des fêtes de famille et des anniversaires. J’ai visité la tombe de Salvador Allende et de Violeta Parra, des lieux de mémoire et de torture, et la maison de ma tendre enfance. C’est lors de ce voyage qu’à Valparaíso j’ai mieux compris ma fascination pour les escaliers et pour les sons de la mer, qu’à Santiago j’ai nommé mon amour des montagnes. C’est ce troisième retour qui m’a fait comprendre certaines figures de mon écriture et qui m’a placé dans des situations qui se retrouvent aujourd’hui dans mes écrits.

C’est lors de ce voyage que j’ai inscrit auprès d’une ligne du temps tracé sur le mur d’une galerie d’art, sous 1986, Los Dawson se fueron a Canadá. Ce faisant je comprenais que l’exil ne m’échapperait plus, qu’éternellement je le façonnerais, et qu’à partir de lui je saurais mieux donner des formes hybrides et hétérolingues à mes récits de mélancolies, de crises, de famille éclatée, de voyages et d’appartenances. À partir de ce séjour, j’ai su, comme une paradoxale forme d’empowerment, que je serais pour toujours condamné à l’exil et que le deuil, comme les retours, ne se terminerait jamais.