7. Nos paroles ne sont pas immortelles

Je lisais, attablé sur la terrasse d’un de mes cafés préférés de Santiago, accompagné d’amies québécoises venues au Chili me rendre visite, puis j’ai soudainement déposé le livre qui m’enchantait par sa forme autant qu’il m’exaspérait par sa méthodologie, pour mieux saisir l’ambiance étonnement sereine dans ce quartier généralement bruyant et achalandé. Nous étions à quelques jours de notre départ vers Valparaíso, ville que j’adore où vit une partie de ma famille : j’y accompagnerais mes amies pressées de voir la mer, et j’en profiterais pour franchir une étape plus libre de mes entretiens avec mes tantes. Le visage offert au vent frais qui n’arrivait pas à faire tomber la canicule, j’ai fermé les yeux et profité des sons du lieu, celui de la vapeur échappée de la machine à café, des conversations, de la démarche des passant.e.s, de la musique que j’entendais à peine et que j’arrivais tranquillement à deviner. C’est au moment de deviner le nom de ce guitariste, dont certaines de ses pièces les plus douces avaient parfois accompagné mes séances de lecture et d’écriture, c’est au moment d’apprécier en toute lenteur cette sereine polyphonie que j’ai pensé à l’entretien que j’attendais avec impatience, entretien qui n’en serait pas un en réalité parce que les questions seraient remplacées par des photographies apportées par mes tantes. J’ai imaginé la table de cuisine de ma tante Gloria remplie d’images superposées, disposées dans un désordre heureux comme celui des sons, cet après-midi de lecture en compagnie de mes amies, sons qui se mêlaient harmonieusement aux paroles que j’entendais, aux phrases que je lisais, aux langues, aux lieux, aux relations, aux scènes dont je me souvenais et à celles que j’anticipais.

 

Les images recueillies serviront à illustrer les entretiens passés et d’autres à venir; certaines seront publiées ici, dans des entrées futures et dans ma thèse. Je voulais éviter l’effet « diaporama audiovisuel », et je ne voyais pas l’intérêt d’exhiber les images sur fond de réactions – l’idée n’est absolument pas de considérer les photos comme des preuves du temps, des actions et des relations. Ce qui m’importe dans cet aspect du travail, c’est la façon dont nous tentons de (et dont nous échouons à) coller des récits à ces images que nous gardons, comme nos souvenirs, au fond d’un garde-robe, dans des boîtes, dans des sacs en plastique, entassées à l’intérieur dune bibliothèque au péril du prochain tremblement de terre; inévitablement nous n’exprimons que des réactions répétées, des silences, puis, tranquillement, de nouveaux récits extérieurs aux images, propulsés par elles mais qui se situent hors d’elles, et qui servent, au bout du compte, à réaffirmer ce qui nous lie et, parfois, ce qui nous différencie.

 

[Extraits remixés de « Where the sky drops into the sea » et de « Time burns bright« , pièces tirées de Perpetual, Tommy Guerrero (Too Good, 2015) et enregistrées à partir du café 339, Santiago]

2. Second retour

Quelques évidences : la mémoire est sélective, elle est constituée d’assemblages, de superpositions, de bouts de réel réévalués, réinventés, de fictions qui résultent de nos vies et qui peuvent alors s’écrire, se réécrire, se transformer en œuvres, en rêves et en insomnies. J’appelle tout ça des récits; ça m’amuse et ça m’angoisse parce qu’en célébrant cette part construite de la mémoire jusqu’à l’appeler fiction, j’en arrive à oublier des détails, à en inventer et à mêler dates, âges, faits. Mon second retour au Chili se tient dans une errance mémorielle insaisissable. J’ai dû demander à mon père l’année de ce voyage. Il m’a dit 2003. En 2003, j’avais 21 ans. Ça me semble juste, tellement juste que ça me semble faux.

21 ans, ce n’est pas si jeune, pourtant je me souviens de ce voyage, et du précédent, comme on se souvient à peine de notre tendre enfance : bribes, flous, fragments volatiles et précaires d’histoires flottantes, transparentes. Des impressions, une accumulation d’impressions. Et par endroits, des images, des histoires, des sensations et des émotions vives, féroces, assourdissantes de vérité. Le doute, pourtant, s’occupe toujours de précariser ce qu’on croit voir avec clarté. Je retourne alors à l’écriture, je re-fabrique les récits de ces bouts de réel dont je me souviens le mieux.

2003, 21 ans. C’est un bon début. Le voyage a duré 2 semaines, j’en suis certain, parce que je me souviens qu’après la première semaine de notre séjour mon père répétait une expression cynique qui m’agaçait : ya estamos en cuenta regresiva. Anxieux, j’ai souvent compté les jours avant la fin, incapable de « profiter du moment présent », comme on dit. J’ai honte de percevoir les voyages, les romans, les bons spectacles, même certaines amitiés, comme des montagnes : rendu au sommet, j’appréhende aussitôt la descente, je m’y prépare avec peur et prudence en oubliant de contempler le merveilleux paysage, de profiter du silence et de sentir sur ma peau le vent frais des hauteurs. C’est peut-être aussi un peu à cause de cette angoisse que je suis obsédé avec l’hybridité des récit et leur infinitude, comme une façon de me forcer à les considérer autrement, leur donner des formes moins montagneuses, plus diffuses, plus éparpillées comme le sont les images et les souvenirs qui peuplent notre mémoire, comme je crois le sont les familles, surtout celles où les membres répètent comme une refrain qu’ils et elles sont si uni.e.s.

Je ne sais plus pourquoi nous sommes retournés au Chili en 2003. C’est une drôle d’histoire remplie de non-dits : je m’étais récemment réconcilié avec mon père qui avait eu du mal à accepter mon homosexualité. En peu de temps, quelques mois à peine, il était passé d’un humiliant et violent rejet à l’empathie, de la domination machiste à l’écoute, des attaques et accusations répétées au pardon. Mes parents l’ignorent peut-être encore : peu de temps avant ce voyage, peut-être un an (mais encore, je mêle les dates et les événements), j’avais décidé de rester à la maison, de résister à mon envie de fuir ma famille, peut-être par dépit et par manque de courage, peut-être aussi parce que je voyais bien que ma sœur et ma mère, solidaires avec moi à différents niveaux, subissaient elles aussi le conflit intérieur que mon père n’arrivait pas toujours à contenir, peut-être encore parce que je savais que mon père était capable d’amour et de compréhension autant que j’étais capable de résilience et de pardon. Ce n’était qu’une question de temps. En 2003, à mes 21 ans, le temps était passé, nos relations s’étaient améliorées, nous avions beaucoup discuté, j’étais désormais un adulte, relativement autonome, et mes parents avaient accepté que ma vie privée resterait privée, que cette distance nouvelle qui s’était installée entre nous n’était pas une frontière infranchissable mais bien la voie de passage sur laquelle reconstruire, dans le respect des limites et dans l’ouverture, notre relation.

En 2003, à mes 21 ans, je venais de traverser des épreuves marquantes, je venais de choisir la voie devant une certaine croisée des chemins. La poussière était retombée. C’était le bon moment pour passer un peu plus de temps avec mon père. Je me souviens qu’il m’ait demandé de l’accompagner au Chili. J’ai interprété cette invitation comme une main tendue. J’ai tendu la mienne en acceptant.

Je ne me souviens pas pourquoi mon père devait partir au Chili, mais c’était urgent. Un truc d’argent, peut-être, ou une maladie. Ma grand-mère mourait quelques années plus tard, subitement. Ça n’a peut-être rien à voir. Je tisse les événements par instinct; le Chili est pour moi formé d’événements isolés que je peine à relier.

Le voyage est donc urgent et, je crois, malheureux. Le jour de notre départ, j’ai surpris ma mère tenter en vain d’étouffer ses sanglots, la tête déposée contre l’épaule de mon père, en chuchotant no te vayas, no te vayas. Ses supplications exagérées m’ont fait comprendre qu’il y avait dans ce voyage une dimension tragique que j’ignorais. Le corps de mon père – droit, dur et sans émotion – était si opposé à celui de ma mère – courbé, tremblotant, paniqué – que j’ai imaginé au centre de ce voyage quelque chose comme le résultat d’une relation de domination dont je ne voulais rien savoir. J’ai fermé les yeux sur cette scène, je suis retourné dans ma chambre, j’ai attendu quelques minutes, je suis ressorti et, comme ce fut souvent le cas chez moi, j’ai constaté que tout était revenu à la normale, comme si rien ne s’était passé.

Du voyage, je me souviens de très peu de choses, entre autres parce que je mélange ce retour avec le précédent. Je me souviens d’avoir passé beaucoup de temps avec mon cousin Hans, et aussi avec un de ses voisins, un certain Daniel, sensible et beau. Je les observais être jeunes et chiliens. Nous fumions des cigarettes dans la Plaza près de chez eux à Viña del Mar, et ils m’enseignaient des chilenismos que je ne comprenais pas et dont je me sers parfois aujourd’hui. Je me souviens de notre arrivée chez ma cousine Griselda, à Santiago, qui m’a salué avec émotion en disant hola primito, et de mes pensées : je suis son cousin, elle est ma cousine, c’est comme ça que les couin.e.s se saluent. Son fils, mon petit cousin Felipe, éclatait en larmes quand on lui disait au revoir; cela me touchait particulièrement, et je n’arrivais pas à m’en amuser comme les autres. Mon père lui disait, en riant, no llores, et je pensais le contraire : pleure, petit, pleure toutes les larmes de ton corps, c’est vrai que les adieux sont horribles.

Je sais que nous avons profité, mon père et moi, de notre bref passage à Santiago pour parcourir la ville, et particulièrement le centre-ville où se trouvent lieux de mémoire, monuments et édifices gouvernementaux. Aujourd’hui, je ne vois plus ce quartier à travers les yeux de mon père qui m’y avait pourtant raconté certaines anecdotes qu’il a répétées pendant notre entretien. Mes voyages suivants, celui de 2013 et mon retour actuel, ont sauvagement supplanté celui de 2003 et n’ont laissé trainer que quelques retailles de souvenirs plus ou moins indépendants. Le pays les relie, évidemment, mais aussi notre famille, et plus précisément mon adaptation à cette famille, mes chocs familiaux, toutes ces fois où, mi spectateur et mi acteur en coulisses, j’expérimentais ma différence avec les membres de ma famille. C’est ainsi que je perçois ce second retour, c’est ainsi du moins que j’en fais le récit aujourd’hui, à partir de Santiago, alors que je réalise peu à peu que ce projet est beaucoup plus familial que je ne le croyais, que ma présence parmi eux n’est plus de l’ordre du spectateur ou de l’acteur de seconde zone, que les membres de ma famille chilienne se permettent, grâce à la relations que nous bâtissons, de réévaluer leur rôle et la place qu’ils et elles occupent à même notre histoire.

Aujourd’hui je réalise également, dans une drôle de dépendance que j’arrive mieux à admettre parce que je l’ai peut-être moi-même provoquée, que j’ai besoin de cette famille pour réévaluer à mon tour notre culture familiale et la place que j’occupe dans nos récits, celui de notre exil, aussi celui de mes retours. Pour preuve : j’ai dû demander à mon père l’année de notre voyage.

1.1. Retour sur le premier retour

J’ai écrit un très bref récit, à peine quelques centaines de mots, à propos de mon premier retour au Chili, accompagné de toute ma famille, alors que j’avais 17 ans. Il y est question d’incompréhensions, de confusions, de problèmes de santé mentale, de crises d’angoisse, de terreurs nocturnes, d’une rage innommable, de boue et de sang, tout cela autour d’une anecdote banale : dans un aéroport américain, alors que nos vols étaient retardés, modifiés et suspendus, j’ai été pris d’une panique psychologique si violente que j’ai lancé mon sac-à-dos au sol. Cette histoire, dans ma famille, a été simplifiée à sa plus ridicule dimension : j’ai lancé mon sac-à-dos au sol. On l’a racontée maintes fois autour de moi; je me souviens que mon frère l’a racontée à sa femme, que ma sœur l’a racontée à mon amoureux, que mes parents l’ont racontée à d’autres membres de ma famille chilienne, toujours en riant, en se moquant de moi, ignorant, mais peut-être pas complètement inconscient.e.s, qu’ils et elles répétaient par le fait même la violence qui m’avait poussée à commettre un geste aussi absurde et instinctif, violence elle-même née de la peur sans nom que je sentais à l’idée de retrouver ce pays que je ne connaissais pas, et aussi de la honte, la terrible honte, provoquée par cette même peur. Les soucis de transport aérien que nous subissions, soucis qui nous ont fait au final voyager pendant plus de 24 heures, je les vivais jadis comme une punition, comme une forme d’humiliation éternelle dont nous ne sortirions jamais. C’était une errance infinie de non-lieu en non-lieu, les mouvements et l’incertitude d’un interminable tremblement de terre, les mouvements et l’incertitude mêmes de l’exil.

Mes parents ont lu le récit. Ma mère m’a écrit me dejaste muy mal. Mon père m’a demandé pardon. Tous deux ont reconnu cependant que cette histoire fait partie d’une série d’autres histoires qui se sont toutes conclues par une crise d’angoisse, un cauchemar ou un terrifiant silence d’isolement. Toutes ces histoires sont liées au choc des langues, au machisme chilien qui se reproduisait chez nous, à la mémoire de la dictature, à la rupture avec les membres de ma famille restée au Chili, aux questions identitaires ou à un héritage honteux, gardé secret pendant des décennies, de la maladie mentale, de l’humiliation et de la violence dans ma famille.

Notre exil est une violence de plus dans cette longue histoire familiale. J’écris ces récits à partir de mon propre regard, subjectif et façonné par la fiction, mais je n’ai pas l’objectif de me rapprocher de moi-même ou de la vérité, encore moins de me venger ou de revenir à soi. Je le fais pour donner des formes sensibles, sincères et multiples à toutes ces parts de moi, de nous, qui se sont éparpillées à l’extérieur d’un soi que nous désirons uni mais qui, en réalité, est tout aussi diffus, fragmenté, réitéré, éclaté.

J’ai salué la mer sans dire un mot, c’était cacophonique

[Pour le projet postdoctoral « L’ici, l’ailleurs, l’identité : le corps, le son et l’écriture dans la construction d’un espace scénique transmédiatique » de María Juliana Vélez, Chaire de recherche pour une dramaturgie sonore au théâtre.]

« Tengo miedo marino / tengo miedo de partirme en dos ».

Francisco Victoria

C’est peut-être pour ceci que j’aime tant observer les vagues : j’imagine la mer comme un lieu expérimental. Auprès de la mer, je me trouve aussi auprès des montagnes, auprès de mon amoureux, seul, avec les autres, à entendre toutes les chansons que la mer réveille en moi, à penser dans toutes les langues que je n’ai pas encore apprises, à l’intérieur de toutes les maisons que je n’ai pas encore construites. Dans le son incessant de la mer se trouvent aussi les autres sons, ceux des métaux, des chantiers, des chansons et des clameurs. Suffit d’inventer des formes qui les révèlent.

J’ai salué la mer sans dire un mot, c’était cacophonique.

[Plages et bords de mer (Valparaíso : Playa Las Torpederas + calle Altamirano. Viña del Mar : Playa del Sol. La Serena : Avenida del Mar.) + « Marino », Francisco Victoria, enregistrement live, Feria Pulsar, 24 novembre 2018, Estación Mapocho, Santiago + Extrait de « Doug Aitken Interview: The Conditions We Live Under« .]

6. Cajitas de historias

A story is told to invite talk around it. One can take it as a shallow piece of entertainment; or one can receive it as a profound gift traveling from teller to teller, handed down from generation to generation, repeatedly evoked in its moral truth and yet never depleted in its ability to instruct, to delight and to move. For me, this tale functions at least on three levels: as a cultural marker, a political pointer and an artistic quest.

Trinh T. Minh-ha

C’est maintenant une tradition : quand je vais à Viña del Mar, je demeure chez ma cousine Jany, accueillante et généreuse. Notre relation a évolué rapidement; elle s’est particulièrement consolidée pendant mon dernier séjour au Chili, il y a cinq ans, au cours duquel j’ai logé chez elle pendant près de deux semaines. Jusque là, nous nous connaissions peu : pour elle, comme pour la majorité des personnes de ma famille chilienne qui ne m’a pas connu adulte, j’étais sans doute une abstraction façonnée de langues, de cultures et de valeurs différentes des siennes, une abstraction qu’on tente de rendre plus saisissable en retournant au souvenir unique del Nickito, ce bébé calme et tendre qui a quitté la famille à 4 ans. Quant à moi, aller vivre chez Jany en 2013 était l’occasion de mieux connaître celle qui, au Chili, était la meilleure amie de mon frère, sa cousine la plus intime; j’ai toujours su que le deuil de mon frère, lorsque nous avons quitté le pays, portait le nom de ma cousine Jany et de mon cousin Hans. Un jour j’ai entendu mon frère dire avec une vive émotion qu’il souhaitait que ses enfants aient des cousin.e.s (phrase que ma cousine a répétée pendant l’entretien), ce que je n’ai jamais connu; mon frère souhaitait en réalité que ses enfants connaissent ce qu’il a perdu.

Jusqu’en 2013, Jany et moi étions presque des étrangers reliés par l’absence qui fragilisait la filiation familiale. C’est ce que je croyais, du moins, mais j’ai vite compris, lors de cette visite, que cette fragilité venait de moi, pas d’elle, pas des membres de ma famille restée au Chili. C’est qu’ils et elles avaient justement cette image del Nickito toujours fraiche et figée dans leur mémoire, tandis que je n’ai que des vides, quelques images furtives, quelques paroles, les histoires et relations des autres, et toutes sortes d’artéfacts volatiles et trop précaires pour être véritablement considérés comme des socles suffisamment solides pour soutenir mes récits ou quelconque relation réelle. Jany savait que j’étais désormais adulte, artiste, intellectuel, homosexuel; je savais que Jany était adulte, juge, mère et divorcée. Pourtant nous n’oublierons jamais les effets de l’absence et de la distance : el Nickito est toujours aussi vif dans sa mémoire à mon égard comme l’est, dans ma mémoire à son égard, la cousine intime et préférée de mon frère. C’est à partir de ces deux socles que notre relation s’est bâtie. Rapidement, au fil de mes visites, Jany et moi sommes arrivé.e.s à nous tailler une relation qui nous est propre, faite d’anecdotes partagées, de conversations, de visites des merveilles de sa région et de célébrations familiales. C’est pour cela que cet entretien s’est tenu dans la plus grande simplicité.

Jany est connue dans sa famille pour être une femme sérieuse, studieuse, rationnelle. Fidèle à sa réputation, elle m’a avoué avoir réfléchi longuement à ce qu’elle dirait pendant cet entretien, de manière à m’offrir des réponses honnêtes et sérieusement construites. Pour cela sans doute Jany n’a pas eu besoin de mes questions pour entrer dans les détails de son récit qui, d’ailleurs, ressemble en grande partie à celui de ses parents et de la majorité des personnes de ma famille chilienne : selon elle, notre exil était provoqué uniquement pour des raisons économiques, non pas politiques.

 

Cette justification semble au premier regard vider notre exil de toute considération politique, prétextant alors que les conditions économiques de ma famille, notre pauvreté, n’étaient pas le résultat d’une situation politique qui encourageait la violation des droits humains dans le pays (c’est parce que mon père était syndicaliste et militant pour le parti socialiste qu’il a perdu son emploi d’enseignant). Mais ce qui importe ici n’est pas la vérité (d’ailleurs la perception qu’a ma cousine de notre histoire est loin d’être fausse), pas même la manière dont on lit l’histoire afin de construire un récit qui correspond à nos valeurs, à nos idéologies et à notre adhésion ou opposition aux stratégies étatiques en termes de justice, de mémoire et de réparation. Ce qui semble importer dans le récit de ma cousine, c’est la transmission.

Effectivement, en valorisant avant tout les relations familiales et intergénérationnelles, Jany répète à plusieurs reprises que sa version de notre histoire correspond à celle qu’on lui a racontée. Elle va même jusqu’à considérer des versions alternatives et hypothétiques du même récit, différentes histoires qu’elle raconterait si ses parents avaient davantage insisté sur la dictature, si les mots disparition, mort et torture avaient été prononcés. Consciente de la part construite de son histoire, elle finit par créer une logique particulière pour mieux cadrer son récit : notre exil serait pour elle chose amère si nous avions véritablement quitté le pays pour des raisons politiques, pour fuir la dictature et une persécution certaine, et de cette amertume résulterait alors une lecture subjective à l’excès de l’histoire du pays. Bien qu’elle justifie donc cette dépolitisation de notre exil par une volonté d’être la plus objective possible, elle semble, par la bande, admettre que la transmission familiale de cette histoire la rend toujours-déjà profondément subjective, variable, peut-être même contradictoire. Oui, ma cousine est une femme sérieuse, studieuse et rationnelle, une femme de droit, une juge. Les détours, prudents et réfléchis, qu’elle impose en sont la preuve, et ils confèrent à son récit un ton serein, posé, convaincant, quelque chose comme une vive conscience des points aveugles et des fictions que l’on génère d’une génération à l’autre.

Et c’est en respect de ces échanges familiaux que Jany m’a accueilli plus d’une fois chez elle, qu’elle me transporte en voiture de village en village pour connaître la splendide côte chilienne, qu’elle me raconte sans retenue les détails de notre histoire, et plus précisément de celle qui la relie à mon frère. Car c’est bien de lui dont il est question lorsqu’elle raconte notre exil. Elle est là, la blessure, et l’implication directe de l’exil dans sa vie : sa séparation douloureuse avec mon frère.

 

Depuis quelques mois, je m’aperçois d’un changement simple mais radical dans ce projet de recherche-création. Si je pensais faire usage de la famille comme un accessoire ou une voie de passage pour aborder plus précisément les questions de l’exil, je réalise peu à peu que c’est le chemin inverse qui s’impose : l’exil est un tremplin, un sujet de conversation pour revisiter les relations familiales en considérant, en affrontant et en respectant tout ce qui nous relie autant que ce qui nous sépare, c’est-à-dire notre exil qui a produit une absence indéniable, dont je suis sans doute le principal porte-parole dans cette famille, me permettant dès lors d’aborder les langues, le choc des cultures, la sexualité, les générations, les allégeances politiques, les valeurs, les idéologies divergentes et tant d’autres sujets qui peuvent effectivement devenir tabous. L’absence que je représente auprès de ma cousine n’est pas douloureuse, tout au plus elle est un peu triste, un peu étrange, mais elle est inversement une possibilité de reconstruction, de relation, puisque je retourne maintenant régulièrement au Chili, puisque je reviens chez elle comme on revient à la maison.

C’est bien parce que mon absence est aussi variable, malléable, libérée des obligations attachées aux souvenirs comme des tentacules, que ma cousine Jany a la liberté de raconter, revivre, réécrire l’histoire de sa relation, remplie de ruptures et de vides, avec mon frère, de la relire à même la relation que ses enfants entretiennent avec leurs propres cousins, de la réévaluer à même la relation qu’elle et en train de construire avec moi et qu’elle souhaite approfondir avec ma sœur, mon amoureux, le mari de ma sœur, mes neveux et mes nièces.

 

Je ne peux m’empêcher de penser, sourire en coin, qu’il y a quelque chose de queer là-dedans, et ce bien malgré les rôles traditionnels que jouent les membres de ma famille. Mon frère est un grand frère comme on se l’imagine : fort, sacrifié, protecteur et aimant. Mais bien malgré les figures que nous occupons dans nos familles et dans nos souvenirs, notre exil et nos séparations ont le potentiel de nous distancer des refrains qu’on ne se répète plus tant on les connaît par cœur, tant ils ont façonné nos familles, pour mieux réécrire nos histoires en remplissant les vides qui les parsèment, ces cajitas de historias, par la tendresse que nous portons les un.e.s pour les autres.

 

Le mot réécrire n’est pas innocent, ni une obsession d’écrivain : le recours à l’écriture est tout aussi important que celui à la parole. Pour preuve : Jany (mais aussi sa sœur et mes deux tantes) a particulièrement été émue par une anecdote relatée dans mon roman issue d’une véritable soirée passée chez elle, il y a cinq ans, pour fêter l’anniversaire de mon petit cousin (je reprends ici les mots de ma cousine : la historia se repite puisque le mois dernier j’étais encore chez elle, à célébrer cette fois la fin des études du même petit cousin, avec les mêmes personnes, dans le même type de soirée). Dans cette scène de mon roman, j’aborde la séparation très genrée des tâches en prévision du repas, puis l’heureux chaos dans lequel nous mangeons, et enfin la sobremesa composée majoritairement de femmes qui fument. J’écrivais : « mes tantes deviennent des amies, mes cousines deviennent des amies. » (2017) Je valorise l’amitié autrement que les liens de sang, je la chéris avec la puissance toute queer de la famille choisie, celle-là même qu’on reproduit sensiblement dans nos tableaux, images, photos, selfies, livres et récits pour donner des formes à la fureur qui nous unit. C’est ainsi médiées que nos relations se réactualisent, c’est ainsi écrites qu’elles franchissent l’épreuve du temps qui passe et des rôles traditionnels auxquels nous sommes trop souvent soumis.e.s. Jany m’avoue avec émotion son propre besoin de recourir à l’écriture pour transmettre une fois de plus à son cousin, à son « partner-buena-onda », à son véritable ami, le sens renouvelé de ce conte façonné par leurs rencontres trop brèves et les absences trop longues. C’est la forme qu’elle a choisie, celle-là même que je choisis aussi, pour réévaluer, réactualiser et raconter les mouvements de nos relations.

5. L’exil comme rituel

 

Le voyage de Santiago à Viña del Mar était, cette fois, plus long qu’à l’habitude, parce que les routes, qui fermeraient quelques heures après mon passage en autobus, étaient déjà encombrées par un certain nombre de pèlerins venus parcourir un nombre impressionnant de kilomètres pour joindre le sanctuaire de Lo Vasquez et y célébrer la Fiesta de la Purísima. Grâce à ces rituels qui m’émeuvent particulièrement, je disposais de beaucoup de temps pour penser à l’omniprésence de la religion dans mon enfance, éducation reçue surtout par ma mère qui priait régulièrement, allait à l’église tous les dimanches, faisait du bénévolat dans la paroisse du coin. La catéchèse était chose hebdomadaire pendant mon enfance jusqu’à ce que, adolescent, je perde cette fascination toute juvénile pour les rituels chrétiens, les chants des chorales, les récits bibliques, les plaintes des dévot.e.s. La discipline et l’austérité de la paroisse brossardoise que nous fréquentions, après avoir quitté Montréal et sa spectaculaire église latino-américaine, ont sans doute contribué à ce désintérêt soudain, également nourri par mon attrait pour les arts, les idées de gauche et le corps des hommes. Cette méditation à propos de mon histoire religieuse était inévitable, non seulement à cause de cette fête et des pèlerins qu’on croisait régulièrement, mais aussi parce que j’étais en route vers la maison de ma tante Cristina, sœur de ma mère. La famille de ma mère est très chrétienne, ma grand-mère ayant toujours occupé dans mon imaginaire d’enfant cette position de doyenne sombre et sévère d’un catholicisme aussi punitif qu’émotif, rempli de peurs, de mélancolie et d’extases. De cette relation à la religion a certainement résulté une distance devant les gens de ma famille maternelle, oncles et tantes que je connais moins et qui sont objectivement moins dégourdi.e.s que les membres de ma famille paternelle. Il s’agit d’individus un peu moins tricotés serrés avec leur lot de conflits et aux histoires familiales souvent gâchées par toutes sortes de violences physiques, psychologiques et sexuelles, des familles brisées et inconfortablement reconstruites. C’est aussi le côté de ma famille que je connais le moins, mais avec lequel, je ne sais pas encore pourquoi, je ressens une forte et douce empathie. Néanmoins, je connais bien mi tía Cristi qui m’affectionne particulièrement, qui dit sans gêne que j’ai toujours été son préféré, qui me considérait jadis comme son propre enfant fragile, como su niño de porcelana, et qui a grandement souffert de mon départ. Depuis, elle m’a toujours regardé avec une nostalgie évidente, avec un air triste que j’ai mis beaucoup de temps à décoder et à accepter. Aujourd’hui, j’entretiens une relation plus fluide avec ma tante endeuillée, qui a dû reconstruire sa vie et qui, je crois, ne s’est jamais complètement remise de notre départ qu’elle ne considère d’ailleurs pas comme un véritable exil.

 

Elle n’est pas la seule dans notre famille à ne pas aborder la part politique de notre exil ; son point de vue est clairement celui de l’intimité, sans doute parce qu’elle s’adresse à moi, celui qui a réveillé en elle un appel maternel. C’est avec une vive émotion qu’elle m’a ouvert la porte de sa maison, qu’elle m’a préparé un généreux repas, qu’elle a installé le salon pour que nous puissions discuter librement parmi ses chiens, qu’elle m’a taillé une place toute mienne dans son monde à elle, dans ce monde qu’elle a construit par elle-même pour son couple, ses enfants et, auparavant, pour sa propre mère malade et aujourd’hui décédée. Ces petits soins, modestes, presque invisibles, sont de véritables preuves d’affection à la lumière de son récit qui débute avec la façon dont la vie familiale et quotidienne telle qu’elle la connaissait s’est effondrée en quelques jours. C’est en voyant comment sa maison est sienne qu’on saisit la teneur du drame qu’elle a vécu lorsque nous avons quitté le pays.

 

J’ai peu de souvenirs de ma tante d’avant notre départ, mais j’ai la certitude que nous partagions quelque chose de l’ordre du rêve, de l’image, de la fiction. Je sais qu’elle est fière que je sois devenu un écrivain, que je n’aie jamais cessé d’inventer des histoires et de voir dans l’imaginaire le potentiel de mieux décrire le monde dans lequel nous vivons. En comparant le démantèlement de notre maison familiale au moment de défaire l’arbre de Noël, moment de l’année que je trouvais absolument tragique quand j’étais enfant et que ma mère a vite pris l’habitude de hâter dans la solitude pour se débarrasser de cette fête fraichement passée, ma tante Cristina a affiché un subtil sourire de complicité, sourire que je lui renvoyais naturellement parce que c’est dans cette forme de langage, dans ce type d’images que nous semblons nous retrouver, elle et moi, ce qui aurait pu être perdu avec toutes ces années de séparation et d’expression de soi en une langue étrangère, ce qui a heureusement été sauvé parce que ma mère et ma sœur n’ont jamais cessé d’encourager cette part de moi à laquelle je me suis toujours accroché pour fuir l’angoisse, mais aussi pour lui donner des formes plus justes et plus sensibles.

C’est pourquoi j’ai cru bon débuter ce texte par le poème que ma tante a écrit à propos de moi quelques mois après que nous ayons quitté le pays. Cette part sensible, artistique, ma tante l’attribue à ma fragilité qu’elle devinait alors que j’étais bébé. Cette fragilité expliquerait selon elle un défaut de langage que j’avais, mon extrême tranquillité, ma croyance naïve à toutes les histoires et même mon homosexualité (qu’elle décrit comme une « condition »).

 

C’était un moment relativement gênant de l’entretien, mais qui ne m’a pas surpris, parce que je sais que cette fragilité que ma tante m’attribue est celle-là même que d’autres lui attribuent à elle, ma tante à l’air mélancolique, ma tante rêveuse, la petite sœur sensible de ma mère, l’artiste. Adolescent, je me suis souvent rebellé contre cette boîte dans laquelle on m’installait parfois pour invalider certaines de mes remarques et positions, ou pour simplement ne pas avoir à être soi-même sensible. Je ne crois pas que ce soit vraiment de la fragilité, peut-être un tempérament qui nous permet au contraire d’être fort.e.s, en colère, engagé.e.s, empathiques et, oui, sensibles. C’est sur cette sensibilité que je m’appuie pour étudier l’exil de ma famille. C’est sur cette sensibilité que ma tante s’est appuyée pour me raconter comment tout cela s’est passé, sa version de l’histoire, avec ses faits, ses souvenirs, ses présupposés, ses absences construites et, surtout, avec une grande attention portée aux émotions, les siennes et celles, plus furieuses, plus violentes, de ma propre grand-mère.

 

Les nombreuses évocations des réactions de ma grand-mère m’ont évidemment rappelé la façon dont mes tantes du côté paternel faisaient appel à la souffrance de leur propre mère pour parler de la leur, comme un legs des douleurs qui se transmettent encore de mère en fille. Mais pour ma tante, comme c’est le cas pour une majorité des personnes touchées par l’exil, ce sont aussi dans les objets que se cristallisent les potentiels des relations à distance, comme des retailles de nos vies séparées, des morceaux de nous qui traversent les pays pour que nous puissions ensemble représenter, construire, donner un sens à nos relations fragiles.

Ces entrevues ne cessent d’ailleurs de me rappeler des événements et des objets qui étaient sortis de ma mémoire, comme ces cassettes que nous remplissions de nos voix pour donner des nouvelles à la famille au Chili. J’ai été fortement ému par cette anecdote, cette idée géniale que je soupçonne être celle de mon père, parce qu’elle rappelle évidemment ma propre initiative chilienne, mon propre instinct d’enregistrer les voix des membres de ma famille. Je sens que je reconstruis à mon tour, avec les mêmes moyens, les récits de ce que j’avais oublié.

Se raconter pour que l’autre entende me semble être une façon puissante et très sensible d’autodétermination, à la fois une prise en charge de sa propre histoire (une forme d’empowerment) et un abandon pour que l’autre, par son écoute, rapièce les morceaux éparpillés par la distance et le temps. Ma tante a subi avec beaucoup de mal l’absence de celles et ceux qu’elle aimait le plus; en écoutant nos voix, elle s’est rapidement construit une nouvelle vie, un foyer, une famille, comme si notre exil avait accéléré un processus, avait modifié son récit pour qu’elle puisse se libérer du deuil, devenir un soi dont elle est l’autrice afin d’être en mesure d’écouter nos cassettes, lire nos lettres et contempler nos dessins avec un peu de moins de douleur.

 

L’exil, comme la poésie, donne lieu à des rituels : cette fois, c’est ensemble que ma tante et moi remplissons un espace de nos voix, et c’est à son tour de parler pour nous, à notre tour de l’écouter.

Carrete

Son personas que disfrutan lo que viene sin prejuicios, sin estereotipos, y eso es lo que me hizo enamorarme de esto y hacer que carretee hasta la hora de la callampa y llegue pa’l pico a la pega.

Evelyn

Ce n’est pas la première fois que je vis à l’étranger et que je m’aperçois qu’il est difficile d’accéder aux communautés locales qui, chez soi, nous ressemblent le plus : les milieux artistique, académique et queer sont relativement fermés sur eux-mêmes, ici comme ailleurs. Je venais au Chili avec le fantasme de me tailler une place parmi ces milieux dans lesquels je circule assez librement chez moi, à Montréal, mais ça prend manifestement plus de temps, d’efforts et surtout de courage pour en faire partie lorsque nous sommes seul.e.s. Mes fréquentations assidues des centres de documentation et des fonds d’archives de musées de Santiago, des lancements et vernissages, des colloques et conférences universitaires, des manifestations et événements queer n’ont pas suffi. Je m’y attendais, et je n’en suis pas plus déçu, entre autres parce que j’ai trouvé au sein d’événements hebdomadaires d’échanges linguistiques entre Chilien.ne.s et expatrié.e.s une communauté diversifiée, ouverte et tellement buena onda que nos conversations tournent rapidement à la fête, que nos sourires gênés des premières minutes se sont vite transformés en blagues grivoises, en vulgarités et en déclarations d’amour, toutes des dérives qui ont un air de famille : quand on rit à travers nos accents sur fond de reggaeton, nous nous répétons en réalité que nous appartenons l’un.e à l’autre, à ce groupe volatile, peut-être temporaire et parfois pas assez conscient de ses privilèges, mais léger et festif, où les relations se bâtissent en célébrant nos différences et dans un accueil extraordinaire de l’autre. Malgré le bruit, les vulgarités imbibées d’alcool y las tonterías que decimos, j’ai cru qu’il était honnête de suivre mon instinct d’enregistrer et de monter quelques unes de nuestras noches de carrete.

[Evelyn, Alice, Bemah, Andres, Javiera, Catalina et Sebastian, 4 décembre 2018, bar California Cantina (Providencia, Santiago) + Samantha, Alejandro, Evelyn, Francisca, Pamela et Jamel, 11 décembre 2018, Club 57 (Bellavista, Santiago)]